Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 240 du 20 juin 2001 - pp. 18 et 19
Lettre ouverte à M. Lemétayer,
président de la FNSEA
Quelques vérités interdites
sur l’agriculture aujourd’hui

Après des années à la tête des syndicats de producteurs laitiers, vous accédez à la présidence de la FNSEA.

Aux dires des médias, votre programme s’inscrit dans une ligne que je résumerai en deux mots : fierté et productivisme.

Je suis sans illusions sur la portée des arguments qui suivent : vous êtes aux paysans ce qu’un Sellière est aux entrepreneurs, l’homme d’une caste de grossiums super-privilégiés, homme d’un appareil inféodé au lobby laitier, au Crédit Agricole, à l’industrie alimentaire du bétail et, d’une façon générale, à toutes les instances dirigeantes de cette mafia de la production agricole qui a bouleversé par la "révolution verte" des années soixante-dix le monde rural français.

Face aux interrogations, bien tardives, d’une population urbanisée aujourd’hui à près de 90 %, vous voulez rendre leur fierté aux agriculteurs.

Ce sera une rude tâche : le gros agriculteur d’aujourd’hui, est totalement assisté par l’appareil législatif. Il fonde sa survie ou sa fortune sur la chasse aux primes, aux aides et aux subventions. Il est bien peu digne de l’estime de la population active de ce pays qui le fait vivre par les impôts issus de la richesse nationale qu’elle génère, sans prime à la pièce ou aide réitérée aux premiers signes de dégradation de sa production.

Si vous voulez rendre sa fierté au monde agricole, commencez par oeuvrer pour le responsabiliser et le rendre autonome : en un mot, pour le rendre respectable.

A l’évidence, c’est l’attitude d’avenir en Europe où le renforcement des institutions conduira inéluctablement à la discussion par les élus de ce fameux budget agricole communautaire qui échappe aujourd’hui à tout contrôle parlementaire bien qu’il représente près de la moitié des subsides européens à lui seul !

Rendre sa fierté au monde agricole, ce sera aussi l’inciter, voire le forcer à retrouver une certaine harmonie avec la population locale comme avec la nature qui le fait vivre mais qui appartient à tous, ruraux comme citadins, ouvriers et cadres, comme paysans.

Il reste aujourd’hui environ 3 % d’agriculteurs dans ce pays et leur nombre, vous le savez, va continuer à baisser. Ce ne sera même plus une force électorale essentielle. Déjà, avec les regroupements de communes, le poids des agriculteurs est de moins en moins sensible, même au sein des instances locales : c’est le jeu normal de la démocratie dans une société en mutation.

Ce petit lobby monopolise pourtant d’une façon éhontée la terre de France. 97 % des Français, même ruraux, en sont systématiquement exclus par des dispositions législatives iniques qui les privent du droit à la terre inscrit dans la Constitution et la Déclaration des droits de l’homme.

Spoliations et rackets en tous genres

Les SAFER, en effet, peuvent préempter n’importe quelle surface agricole au profit des agriculteurs. Ainsi, dans de nombreuses régions il n’est plus possible à un particulier d’acquérir de la terre, même si le propriétaire entend la lui vendre. D’où des combinaisons invraisemblables comme le découpage d’une pièce de deux hectares en quatre lots vendus sur quatre ans pour permettre à un non-agriculteur d’acquérir le champ qui borde sa maison...

Les SAFER sont aussi responsables du démantèlement et donc de la dévalorisation des propriétés foncières anciennes, patrimoine de notre pays, ce que dénoncent depuis longtemps les professionnels de l’immobilier.

Que les SAFER cessent de racketter le sol de France, et le monde agricole sera beaucoup mieux perçu : un agriculteur n’est pas un seigneur féodal, même s’il trône parfois insolemment sur les routes du haut d’un tracteur monstrueux traînant un engin hors normes, ou une remorque en surcharge, au mépris de la législation, mettant en péril la vie des malheureux qui osent aussi emprunter "sa" route.

Et que l’on ne brandisse pas l’argument de l’outil de travail alors que le souci principal du système est de limiter la surproduction par les quotas et les jachères... indemnisées par les impôts des non-agriculteurs !

Ce monopole de la terre au détriment des particuliers acquéreurs de petites surfaces pour leurs besoins personnels ou leurs loisirs n’a aucune justification économique.

Le racket de la MSA est un autre scandale.

La Mutualité sociale agricole perçoit une taxe de solidarité sociale agricole sur toutes les surfaces de plus de 1 à 2 hectares (suivant les départements). Elle astreint tous les propriétaires de surface agricole d’une taille supérieure à la "demi-exploitation" au régime social agricole dont les cotisations sont calculées à partir d’un revenu cadastral dont elle communique le montant global au centre des impôts !

Cela n’a rien à voir avec l’activité professionnelle du propriétaire que la MSA renvoie d’ailleurs cyniquement, pour ses remboursements, au régime général lié à son métier !

Le propriétaire d’une dizaine d’hectares de prés doit, non seulement payer des cotisations sociales dont il ne retire rien, mais encore il est imposé sur le fameux revenu cadastral... qu’il ne touche pas !

La seule façon d’échapper à cet impôt inique qui frappe un revenu inexistant est alors de créer une comptabilité agricole sur la base du régime du "réel simplifié" pour montrer que l’exploitation est déficitaire. On échappe ainsi à l’impôt en payant un comptable... mais on reste redevable des cotisations sociales ! (Kafka !)

Un membre d’une chambre d’agriculture disait il y a déjà plusieurs années : « Notre souci majeur aujourd’hui est de réconcilier la population, même rurale, avec le monde agricole »...

Il y a en effet urgence à une réconciliation avec ceux qui financent et qui supportent les pollutions et les nuisances de l’agriculture intensive !

Mais vous êtes un apôtre du productivisme, un ardent propagandiste de cette agriculture intensive, celle du remembrement à outrance qui bouleverse les paysages, supprime les haies, provoque par ses drainages anarchiques des crues et des inondations catastrophiques, celle qui assèche les cours d’eau par des arrosages intempestifs de cultures inappropriées au climat local mais implantées de force (maïs), celle qui couvre les sols de rubans de plastique jamais enlevés (et jamais biodégradés en pratique, contrairement à ce qui est assuré), celle qui saccage la faune par la destruction de son habitat et la pulvérisation des produits de traitements chimiques (herbicides, insecticides, fongicides et autres...), qui pollue la nappe phréatique par l’épandage des engrais et des lisiers, etc.

Sans parler des OGM dont, par manque de recul dans le temps, personne ne mesure aujourd’hui les effets induits.

Tout cela au détriment de notre patrimoine naturel défiguré, de la sécurité alimentaire et du goût des produits, pour des récoltes pléthoriques de qualité médiocre dont personne ne veut mais qu’il faut acheter de gré ou de force... après en avoir, en outre, subventionné la production et indemnisé la jachère pour limiter les dégâts ! « Les agriculteurs sont les premiers pollueurs de France » avait osé dire Mitterrand. Ce n’est certainement pas le concept "agriculture raisonnée", pâle camouflage médiatique issu d’un habile travail d’habillage du marketing agro-industriel qui arrangera les choses !

Les habitants, d’abord les ruraux, témoins quotidiens, commencent à ne pas s’y laisser prendre.

Quant à l’élevage, la réalité y dépasse la pire fiction !

Sans sombrer dans une sensiblerie déplacée, les limites du mépris de l’animal et de l’horreur concentrationnaire des élevages en batterie sont depuis longtemps dépassées, sans que l’avalanche des réglementations parvienne à faire cesser le scandale : animaux confinés, attachés (les truies), mutilés, cornes arrachées et cautérisées, becs et ongles coupés, dents cassées ou arrachées (pour éviter les blessures !)...

La liste trop longue fait, depuis des années, l’objet d’une réprobation qui commence enfin à être entendue par les instances nationales et européennes.

L’alimentation animale est bourrée d’antibiotiques pour éviter les foyers d’épidémies souvent d’origine respiratoire et nées du confinement que les vétérinaires appellent pudiquement "maladies de groupe".

Cette alimentation concentre tous les déchets de la terre : résidus de fosses septiques (pour les poissons, volailles), farines d’équarrissage, cadavres et déchets animaux divers (pour les volailles, porcs et vaches laitières), végétaux dangereusement fermentés des ensilages de maïs et d’herbe (pour les bovins à lait et à viande).

90 % des foies de bovins sont cirrhotiques !

Tout est bon pour l’alimentation animale !

Résultat : 90 % des foies de bovin sont saisis à l’abattage pour cirrhose ou aspect cirrhotique... sans parler du reste.

Je n’évoquerai pas l’ESB dont le seul responsable avéré est ce mode d’élevage scandaleux.

En revanche, ayant été l’un des premiers à dénoncer cette imposture dans la presse, je dois mentionner l’"épidémie" de fièvre aphteuse, honteux prétexte à l’élimination, "pour soutenir les cours" des troupeaux devenus invendables pour cause de méfiance des consommateurs, vu la crise de la vache folle...

Je sais que ce massacre gratuit, mais subventionné, continue encore.

Je ne m’étendrai pas enfin sur les conditions de transport et de manipulation de ces animaux...

Les procès se multiplient. Des agriculteurs de plus en plus nombreux sont condamnés pour maltraitance animale à des peines qui vont jusqu’à de la prison ferme, assorties de l’interdiction de détention d’animaux. J’en tiens une liste à votre disposition...

En une génération on est passé du mépris de l’animal chosifié à celui de l’homme, ce qui illustre sinistrement ce propos de Gandhi :

« La façon dont une nation traite ses animaux reflète fidèlement sa grandeur et sa hauteur morale. »

Comme vous le voyez, votre tâche sera ardue.

Mais vous n’écouterez rien ; pire : vous hausserez les épaules, trop inféodé aux intérêts financiers des abattoirs, de la grande distribution et des trusts laitiers.

Pourtant, pour que tout change il suffirait de changer l’esprit, et la règle suivrait !

Que l’agriculteur ne soit plus un exploitant agricole (le terme d’exploitant parle de lui-même). Qu’il redevienne un paysan ; qu’il travaille avec amour et non avec mépris, en harmonie avec la terre, les plantes et les animaux, avec la Nature. Ses rapports avec les hommes s’en trouveraient changés !

Produisez plus simplement, moins, de meilleure qualité, en respectant les animaux et les gens.

On parle beaucoup des excédents financiers dégagés par l’agriculture tant que ces produits médiocres s’exporteront, jamais des coûts à l’importation qu’elle génère...

Avec un rendement moindre mais des coûts d’investissement, d’entretien et de fonctionnement beaucoup plus faibles, vous gagneriez autant, sinon plus.

Le rôle de l’agriculture ne peut plus être de fabriquer des smicards à la discrétion du Crédit Agricole et d’empoisonner les consommateurs.

Recevez, monsieur le président, ...

Claude Timmerman

Claude Timmerman est ancien élève ENS, agrégé de l’Université, Diplômé de Génétique et de Zootechnie, Licencié en Sciences économiques.
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