Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 282 du 8 janvier 2003 - pp. 4 et 5
Dernières nouvelles du Marigot
Voici les noms des "voyous des mers"
oubliés par Chirac

Fidèle à sa manie de dire n’importe quoi n’importe comment sur n’importe quel sujet, le hanneton de l’Elysée a tenu à s’exprimer personnellement sur la catastrophe du Prestige.

Son but était évidemment, au moment où le poison mortel vomi par la Bête de la Mer au large de la Galice, sème la désolation sur nos côtes, de ne pas réitérer la boulette de son ami l’Espagnol Aznar dont l’indifférence hautaine au moment du naufrage se paiera sans doute un jour en monnaie électorale.

Rien de plus.

Mais, comme cela arrive parfois, la suite de bruits sans importance qui a jailli des lèvres de Chirac a dévoilé une vérité terrible pour celui qui l’a proférée et son gang.

La catastrophe du Prestige, a dit Chirac, n’est pas une fatalité.

Et c’est vrai.

Elle est, a-t-il ajouté, la faute des mafias et des voyous.

Et c’est vrai.

Cependant, que Chirac dise la vérité deux fois de suite dans le même discours est suffisamment invraisemblable pour qu’il soit nécessaire de préciser les choses : il faut s’entendre sur la nature de l’événement qui, n’étant pas une fatalité, était donc prévisible (mais imprévu) et sur l’identité des mafieux et des voyous.

Si, donc, les compagnies pétrolières, les affréteurs, les armateurs sont coupables, les politiciens qui n’ont rien fait pour prévenir la catastrophes probable, les experts qui mentent sur ses causes et ses conséquences réelles et les médias qui cachent l’incroyable vérité le sont tout autant.

Tout ce petit monde n’a pas cessé, depuis des années, de faire croire au bon peuple que l’écologie est une aimable plaisanterie d’éleveur de chèvres à demi gâteux, une imposture trotskiste ou un délassement de donzelle oisive.

En dissimulant que les premiers écologistes, les vrais, les fondateurs de l’idée même d’une nécessaire solidarité de l’homme et de son environnement sont, forcément, les nationalistes pour l’excellente raison qu’ils éprouvent un attachement charnel pour la terre de leurs ancêtres dont, selon le mot de Maurras, ils ne sont pas les héritiers au nom de leurs pères mais les dépositaires pour le compte de leurs enfants.

Et c’est pour entretenir ce mensonge sur la réalité de l’écologie que, Bachelot regnante au ministère du développement durable, l’offensive antiécologique progresse sur tous les fronts à commencer par le front du mensonge (voir page 7).

Et quel mensonge !

Vers la fin novembre, alors que le naufrage du Prestige vient de survenir, la presse européenne indique que l’affréteur du pétrolier pollueur serait « une entreprise spécialisée dans le trafic du brut, émanation d’un important groupe russe Alfa Group, immatriculée dans un paradis fiscal de Suisse, disposant d’un bureau à Londres et à laquelle la "rumeur du marché" attribuait, ces derniers temps, de sérieuses difficultés financières : "Crown Resources" ».

Selon ces mêmes journalistes, « ces difficultés financières auraient pu inciter la compagnie à utiliser les derniers voyages de bateaux destinés à la casse en Asie du Sud-Est ».

Un avenir qui, selon la presse, attendait le Prestige après son déchargement à Singapour.

Le lecteur attentif l’aura remarqué : ces informations, reprises dans les plus estimables journaux, y compris, en France, le parangon vespéral de la déontologie, sont curieusement détaillées et vagues en même temps.

Par exemple, qu’est-ce qu’une société « émanation » ? Une filiale, on connaît ; une succursale aussi, une holding également ; une « émanation », ça n’a aucun sens légal.

On est en même temps frappé par l’utilisation massive du conditionnel, par la référence à une « rumeur » qui sonne étrangement dans une presse toujours si attentive à dénoncer l’exploitation des rumeurs, justement. Et puis cette bizarrerie d’une société russe ayant besoin d’abriter ses activités en Suisse alors que, d’autre part, on explique que la Russie est le paradis des mafias...

Tout cela est étrange.

Et tout cela le devient plus encore quand on découvre que "Crown Resources" n’est ni une succursale, ni une filiale ni même une « émanation » d’Alfa Group mais simplement le représentant en Grande-Bretagne de ce groupe russe qui, en contrepartie, est, en Russie, l’agent du groupe britannique.

C’est pourquoi, Alfa Group étant en effet le propriétaire de la cargaison (mais pas du bateau), c’est Crown Resources qui a géré (de manière assez désinvolte d’ailleurs) les relations avec la presse occidentale après le naufrage.

Cette confusion n’en est pas moins étonnante. Car Crown Resources - et les spécialistes des médias ne peuvent pas l’ignorer - n’a rien d’une entreprise récente. C’est une affaire vieille de près de deux siècles. Crown Resources est tout simplement le nom moderne de cet étrange groupe que l’on appelait, dans l’Angleterre victorienne, le Privy Council.

En gros : une coalition d’intérêts privés qui, sous contrôle de Sa Très Gracieuse Majesté et pour le compte de la Couronne, gère les richesses du Commonwealth en recourant, si besoin, à des moyens que le bon goût, la décence, la diplomatie auraient interdits à un service gouvernemental officiel.

Ainsi le fameux British Colonial Office immortalisé par tant de romanciers anglais était-il placé directement sous la direction du Privy Council de la reine Victoria.

Aujourd’hui le BCO s’appelle « Overseas Development » et il est sous le contrôle de Crown Resources.

C’est cet intéressant montage d’intérêts privés et de puissance impériale qui a « géré », jadis, la guerre de l’opium en Chine, le monopole de l’indigo aux Indes. A coups de guerres, de massacres, tueries, éliminations diverses et en faisant appel à des soldats privés dont certaines hautes figures comme Charles George "Chinese" Gordon, qui, après avoir fidèlement servi les Crown Resources, fut sacrifié par ses pairs qui le laissèrent massacrer par les derviches révoltés sur les marches du palais gouvernemental de Khartoum, ou encore comme le célébrissime Lawrence d’Arabie, « suicidé » pour avoir cru aux fables qu’il était chargé de raconter aux bédouins.

C’est encore un « Crown agent » que Rudyard Kipling campe dans son chef-d’oeuvre L’Homme qui voulut être roi.

Tous ces héros, qu’ils soient de sang ou de papier, moururent parce qu’ils avaient cessé d’être utiles à leurs employeurs.

Aujourd’hui, ce sont des soldats de fortune du même métal, alliage d’héroïsme, de canaillerie et d’absence radicale de scrupules et de sentiments humains que Crown Resources déploie dans le monde pour les mêmes intérêts croisés et qui sont utilisés comme forces d’intervention discrète par l’ONU sous le nom de « executive outcomes ».

Depuis quelque temps, ces mercenaires s’activent particulièrement en Afrique.

Des « Crown agents » ont ainsi été identifiés au Zaïre, en Sierra Leone, au Nigeria, en Zambie, en Angola, au Congo-Brazzaville, au Cameroun et, bien sûr, en Côte d’Ivoire. Autrement dit : dans tous les pays d’Afrique où les anciens colonisateurs d’Europe continentale ont gardé des intérêts et des obligations.

En Côte d’Ivoire, par exemple, ce sont les « Crown agents » qui ont armé, équipé, entraîné et « motivé » les groupes de rebelles les plus opposés à l’intervention de la France et qui refusent tout cessez-le-feu et toute négociation avec le pouvoir officiel.

De là à penser que le naufrage du Prestige pourrait ne pas avoir été purement accidentel, il n’y a qu’un pas que certains franchissent en constatant que la France, en tout cas, se trouve aussi profondément enlisée dans le pétrole qui recouvre ses côtes atlantiques que dans la guerre civile qui va probablement déboucher, en Côte d’Ivoire, sur un génocide comparable à celui qui opposa les Tutsis et les Hutus voilà une décennie et dont le « Pays des Droits de l’Homme » est encore aujourd’hui tenu pour responsable.

Il faut reconnaître que de tels avertissements ont le mérite d’être clairs au moment où la France tente de proposer la voie de la négociation dans le conflit irakien et, peut-être même, de priver Bush de son meilleur prétexte en obtenant de Saddam Hussein qu’il aille profiter d’une retraite bien méritée dans un pays frère.

Monstrueuse hypothèse, dira-t-on.

C’est vrai : un tel machiavélisme serait monstrueux.

Mais c’est bien Edward Luttwak, ancien conseiller de Bush père, qui éructait l’autre semaine sur France 2 : « Chirac, il a une addition à payer à Washington ; il a une longue addition à payer à Washington, à Washington il y a une décision évidemment de lui faire payer l’addition, Chirac il a voulu manger et bouffer aux dépens des Etats-Unis sur la scène diplomatique et évidemment il va payer... »

En somme, l’enlisement dans le pétrole du Prestige et dans le bourbier ivoirien n’est pas plus monstrueux, il s’en faut, que le sort de la Chine impériale contrainte, voilà un siècle et demi et au prix de deux guerres sanglantes, d’accepter que l’opium importé par la Compagnie des Indes britanniques, « émanation » de Crown Resources, empoisonne son peuple et ruine son économie.

Le Libre Journal
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