Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 282 du 8 janvier 2003 - pp. 8 et 9
Les carnets télé du zappeur K. Membert
Les Bonnes Fêtes du zappeur

Alors ces fêtes, zappeur ?

- Pas trop mal.

- Pas trop mal, malgré l’Irak, la Côte d’Ivoire, la marée noire, etc. ?

- Oui, d’accord. Mais il y avait la télé, où vous me condamnez à zapper. Dix fois par heure, sur LCI, avant et après l’info, je tombais sur un bandeau : Bonnes Fêtes ! Je passais sur France 2. Pour trouver quoi ? Bonnes Fêtes ! avec des lumières qui palpitaient. A force on finit par être impressionné. Dans la réclame, la répétition, c’est primordial. Pujadas lui-même était contaminé. Pour faire pleurer de rire dans les chaumières de Billancourt, il s’est barbichonné en Père Noël, progressiste, forcément, Pujadas ! En Père Noël saltimbanque ! Alors qu’il était en deuil depuis le 21 avril, triste comme une mie de Jospin. Du coup la malheureuse Mme Guigou a repris du poil de l’ablette, comme disent les pauvres pêcheurs. Houspillée à gauche par la manif des camarades libertaires plus que libéraux, décidés à défendre jusqu’à la retraite les privilèges et les droits syndicaux ; cisaillée à droite par Sarko, la terreur de Neuilly, le dernier Premier flic de France, juste devant Navarro (mot dérivé de navet, comme navarin), la malheureuse Mme Guigou redevenait la bienheureuse Aphrodite Guigou. Elle retrouvait la santé et le moral. Si seulement Hollande avait eu cette idée ! Père Noël contre Père Fouettard, ça se joue. Bonne fête, les gars ! Il suffit de trier et d’examiner après avoir chaussé ses lunettes de pluie qui éclairent la grisaille de l’hiver comme les lunettes de soleil adoucissent la lumière vive de l’été, pour dire, comme moi : Pas trop mal ! Je le répète : grâce à la télé.

- Ça ne vous a pas choqué, les citoyens et les citoyennes en ripaille sur les Champs-Elysées ? Braillant, gesticulant, pelotant, en faisant gicler le champ’ comme à l’arrivée de Formule 1 ?

- Oh, vous savez, depuis que Philippe Pétain (bonne année, monsieur le Maréchal) nous l’a demandé, j’essaye de ne pas avoir la mémoire courte. Je me suis souvenu de mon premier réveillon, le 31 décembre 1938. Je venais d’avoir 18 ans. Nous sortions de neuf années de crise économique, déclenchée en 1929 par les Etats-Unis. Nous allions entrer dans la guerre de six ans (1939-1945), où l’Amérique n’était pas sans responsabilités. Et que chantait la liesse républicaine ?

Il se lève. Il mime les citoyens éméchés et en goguette. Il chante :

Amusons-nous
Foutons-nous d’tout,
La vie passera comme un rê-ê-ve...
Amusons-nous,
Faisons les fous,
Prenons la vie par le bon bout.
Car on n’est pas ici
Pour se fair’ du souci,
On n’est pas ici-bas
Pour se fair’ du tracas !
Amusons-nous...

Etc.

- C’est navrant.

- Mais c’est vrai. Avant de nous lamenter sur ce qui est, regardons ce qui fut dans le rétroviseur du passé et pour cet exercice les refrains en apprennent davantage que beaucoup de livres.

- D’autant qu’on lit de moins en moins.

- Est-ce si sûr ? Moins de feuilletons, sans doute. Mais les feuilletons imprimés d’autrefois valaient-ils mieux que ceux de la télévision ? Pas certain. Lisait-on mieux et plus ? Pas certain non plus. Aujourd’hui comme hier j’aurais tendance à dire que ce sont les mêmes catégories de gens et les mêmes types de personnes qui aiment lire et qui lisent. Nous fûmes mobilisés ensemble, au mois d’octobre 1939, au 57e régiment d’infanterie, caserne Xaintrailles, à Bordeaux.

- Classe 39/1 !

- C’est pas d’hier. Sur les 24 troufions de la chambrée, combien lisaient ou essayaient de lire des livres ? Trois, quatre ? Grand maximum. Alors, je vous en prie. Inutile d’ajouter du catastrophisme idéologique aux catastrophes naturelles. Ne vous caillez pas le foie. Pas vous et pas ça. Les spiritueux suffisent. Comme le progrès, le pire a ses bons côtés. Pendant ces fêtes, nous n’avons pas eu que de mauvaises nouvelles.

- Je vous l’accorde, dis-je. J’en ai même reçu une excellente : la mise en examen de Jean-Pierre Pierre-Bloch. Le pauvre homme aurait bénéficié d’emplois fictifs. Ce n’est pas surprenant. L’ancien secrétaire de Johnny Hallyday n’a jamais eu la réputation d’abuser du travail réel. On me trouvera peu charitable. J’ai une excuse. Durant de longues années Jean-Pierre Pierre-Bloch et son papa prirent tant de plaisir à me faire condamner et recondamner pour des délits d’opinion que je me crois autorisé à ressentir une certaine jubilation en apprenant la mise en examen du fiston. Jubilation mesurée, faut-il le préciser ? Mise en examen n’est pas condamnation. Strauss-Kahn pourrait en témoigner. La mise en examen me suffit. J’ai appris à me contenter de peu.

- Vous avez bien raison. Sans entrer dans les détails de vos démêlés judiciaires avec la tribu des Bloch, permettez-moi cependant de regretter votre tendance à tout ramener à vous. Voyez plus large, sacrebleu. Passez au général. Les fêtes nous ont offert des satisfactions d’un intérêt beaucoup plus ample. Elles nous ont permis, par exemple, de prendre le président de la République en flagrant délit d’abus de confiance.

- Diable !

- Vous l’ignoriez ? Ce fut dans tous les journaux télévisés. L’affaire remonte au 10 avril dernier, à Rouen. En pleine campagne électorale, le président en transit se lance, comme à son habitude, dans une improvisation longuement préparée à l’avance. Brusquement il aborde la décentralisation. S’il est réélu il prend, publiquement, un engagement solennel. Il s’écrie : « Les Français devront naturellement être consultés par voie de référendum sur cette réforme essentielle. »

La gravité du moment le fait parler du nez. Il vibre des cloisons. Dans l’émotion on n’entend que son coeur. Les mots ont été judicieusement choisis pour enflammer les esprits et attirer les suffrages : devront, naturellement, référendum, réforme essentielle, et Français, n’oublions pas, pour une fois qu’on ne les confond pas avec les étrangers. Du coup la situation devient noble, quoique républicaine. Le référendum n’est pas seulement une promesse. C’est un dû. Il découle naturellement de la politique démocratique. Le citoyen doit être normalement consulté sur les réformes essentielles. La formulation et le ton indiquent que nous ne sommes pas là devant un propos de tribune qu’emporte le vent des urnes. Il s’agit d’une décision mûrement réfléchie et définitivement arrêtée. On n’y reviendra plus. L’honneur oblige...

T’as qu’à croire, fillette ! Six mois plus tard, le président en transit a été miraculeusement reconduit. Merci, Le Pen. Il n’a plus besoin de suffrages. Un référendum n’est jamais sans risques. Voyez de Gaulle, sur la régionalisation, justement. On le remplacera avantageusement par un coup de sifflet long. Le bon M. Raffarin profite des fêtes pour en informer les Français. Ils sont assez préoccupés par les cadeaux de fin d’année, le menu des réveillons - dinde ou chapon, quel dilemme ! - et les soldes. On ne va pas leur infliger une corvée supplémentaire. Les élus sont là pour ça. Ce seront donc les sénateurs, élus au suffrage indirect et restreint, plus les députés, élus au suffrage modérément universel pour éviter la proportionnelle, donc des politiciens de profession, soumis aux arguments du pouvoir, qui décideront du bien - ou du mal-fondé de la réforme essentielle. En chantant Petit Papa Nöel, les 25 millions de républicains en mission qui, le 5 mai, réélirent M. Chirac (qu’ils avaient pourtant appris à connaître), avec 82,28 % des suffrages exprimés, ont donc pris conscience qu’une fois encore le Président leur avait menti, qu’il les avait trompés, trahis, cocufiés dans les grandes largeurs et enfilés de première !

- Diable ! Comme vous y allez !...

- Ce n’est pas tout. A la limite on pourrait soutenir que les 82,28 % de républicains cocus possèdent assez de parlementaires pour faire entendre leur avis à Versailles. Mais il y a les autres...

- Quels autres ?

- Tous les Français qui ne sont pas représentés au Parlement. Les acharnés de l’abstention, les accros du bulletin blanc, ceux qui votent Front national et MNR, les chasseurs, les Arlette, les Besancenot, les abonnés aux petites listes, bref, la moitié du corps électoral. Malgré les serments, les promesses, tous ceux-là ne seront pas consultés sur cette décentralisation régionaliste dont dépend peut-être l’existence même de la France.

- Vous appelez ça une bonne nouvelle ?

- Oui. C’est une nouvelle salutaire. Ce qui est salutaire est bon. Elle rappelle, brutalement, le crédit que l’on peut accorder au chef de l’Etat. Il ressemble à un personnage d’Henri Jeanson, le dialoguiste de Hôtel du Nord : « Atmosphère, atmosphère... » Comme Chirac, ce monsieur reprenait la parole d’honneur qu’il venait de donner car il n’en avait qu’une. Vous évoquiez la marée noire. Pendant que nous parlions, elle arrivait devant l’île d’Yeu (Bonsoir, monsieur le Maréchal, dormez bien !). Nous avons entendu le président de la République dans son grand numéro de « Nous ne tolérerons pas ! Plus jamais ça ! », etc. Il a tonné contre les poubelles de la mer et les voyous. On allait voir ce que l’on allait voir. On a vu, on a même déjà vu les voitures brûlées : 368 au lieu de 373. On n’arrête pas le progrès mais il est lent. M. Chirac est député depuis trente-cinq ans. Il a été ministre, deux fois Premier ministre, président de la République depuis bientôt huit ans. Aujourd’hui seulement il découvre que la France est entourée de mers. De mers à la fois menacées par la circulation des pétroliers et vulnérables à cause des vents et courants dominants, de Dunkerque à Bayonne. Gouverner c’est prévoir, dit-on. M. Chirac a beaucoup gouverné. Il n’a pas prévu grand-chose, même pas les conséquences de sa dissolution. Certes il parle. Mais on ne peut croire à sa parole. Nous l’avons réappris, à nos dépens, pendant les fêtes. C’est pourquoi elles furent bonnes. Enfin, n’exagérons pas... Pas trop mal. Profitons-en.

Pour le zappeur K. Membert
François Brigneau
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