Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 282 du 8 janvier 2003 - p. 15
Le journal des dames
par Marie-Claude Monchaux
Voyages autour de mon canapé

Moi qui aime tant les atlas pour enfants, je suis superbement gâtée cette année avec le merveilleux Mon premier tour du monde / Atlas des 5-8 ans, aux éditions MILAN (14,95 zeuros). C’est une débauche de forêts amazoniennes et de Centrafrique, de taïgas russes, de déserts blonds, de fleuves, c’est l’immensité de l’Asie, avec des dessins exquis de Marcelle Truong, ce sont les tours colorées de Saint-Basile à Moscou, et la grande île de l’Océanie... Ce sont enfin des pages transparentes à colorier qui situent chaque Etat du monde actuel. Un cadeau de roi pour les petites têtes et les petites mains. Je ne cesse de m’en émerveiller. A sept ans, j’ai eu un grand jeu de cubes dans cet esprit-là, avec la France et les cinq parties du monde. Je n’ai pas honte de dire que mon amour de la géographie illustrée vient de là, et que toute la mise en place des continents m’a été donnée avec ce jeu merveilleusement illustré, dont je ne sais, hélas, ce qu’il est devenu. Si je sais qu’il y a de la potasse en Alsace et du blé en Beauce, si je sais que le Nil est constellé de fleurs de lotus qui fertilisent ses rives, si je sais où est le Grand Canyon du Colorado, et pourquoi et comment la terre tourne autour du soleil, c’est à ces jeux charmants que je le dois.

On n’apprendra jamais assez la belle géographie aux petits enfants, avec leurs Etnas et leurs Vésuves débordants de fleuves rouges, leurs Kilimandjaros japonais sous la neige, leurs toucans au bec rouge, leurs Pyramides d’Egypte et leurs magnifiques monuments troglodytes de Pétra. Quels voyages j’ai faits, à Venise sur ses canaux, dans les pirogues ! Ne privez pas de ces rêves-là vos petits-enfants. Et ces mots enchanteurs : Bilbao, le golfe de Guinée, Madagascar, le lac Tanganyika... Arrêtez-moi, je vous demande pardon ! Je n’aurais jamais dû me lancer !

Ne croyez pas pour autant que j’aille oublier que pour un habitant proche du Taj-Mahal la récolte des huîtres en Bernis soit un dépaysement magnifique. Tout dépaysement est merveilleux. Le mérite de l’atlas pour enfants est de donner à rêver sur toute la planète. Pour les enfants comme pour les adultes. C’est certainement, avec le dictionnaire, le livre le plus prestigieux à mettre dans de petites mains, car il existe d’excellents dictionnaires pour enfants (voir Hachette). Et, bien sûr, il existe des tas et des tas d’enfants qui ne pourront jamais voyager réellement. L’Atlas leur apportera le rêve. C’est déjà beaucoup, dans un logis modeste, de s’endormir en ânonnant : « Bornéo, les îles de la Sonde, Moorea, Pondichéry... » Cette berceuse-là peut mener loin...

Comment ne pas rêver à l’île de Pâques quand on sait qu’on n’ira jamais voir ces drôles de polichinelles géants avec leur grands chapeaux ? Comment ne pas rêver à la cathédrale Saint-Marc à Venise ? Plus près de nous, aux fêtes de Noël à Strasbourg, ou à la foire aux santons de Marseille ?

Mon infirmité ne me permet plus que le rêve, les livres y pourvoient. Je passe des heures sur ceux de la collection « Carnets de Voyage » (Gallimard, 30 teuros), que je possède : Les Iles grecques, blanches et bleu cru, avec leurs murs passés à la chaux, leurs petits ânes aux longues oreilles, leurs îlotiers qui boivent de l’ouzo sous les amandiers ; Vézelay, pur et magnifique, sur le chemin de Saint-Jacques de Compostelle ; Le Massif de Bourges, où dans chaque fleur un elfe est assis, sous chaque champignon un vieux gnome ronchonne ; Au fil du Lot, cristallin et traçant sa route de lumière entre les roches surmontées de leurs châteaux antiques... Les belles images des artistes de cette collection me chauffent le coeur en me montrant combien la France est belle. Tant qu’il y aura un cours d’eau pure se frayant sa route à travers les rochers, tant qu’il y aura une plaine dorée autour de Vézelay, une vieille porte au détour d’une rue, un pot de géranium sur l’appui d’une fenêtre, on pourra dire que la France est belle et qu’elle est intacte.

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Il me vient parfois à l’âme un grand reflux d’amertume en pensant que je ne reverrai plus ma France autrement qu’à travers les livres ou les reportages photographiques des revues. J’ai tant aimé la parcourir, j’ai tant aimé vivre sept ans dans un petit village de Provence, y connaître les fureurs du mistral, les courses de vachettes, les longues messes de Noël avec les Arlésiennes en costume de princesses d’autrefois, les joyeuses petites filles jouant à la balle au mur (petit tourbillon, grand tourbillon) pendant que les garçons faisaient heurter leurs billes. Beaux soirs de Provence, je ne vous reverrai plus... Heureusement, il ne manque pas d’amis pour se réunir autour de mon canapé... Il m’arrive de me prendre pour Mme Récamier. Il ne manque même pas l’abbé en soutane avec qui je soutiens des conversations théologiques à faire trembler le plancher, car nous sommes deux âmes ferventes et promptes à s’échauffer, quitte à nous réconcilier autour d’une gorgée de whisky, je n’ai pas honte de le dire. L’amitié est une forte consolation. Ce n’est pas mon cher abbé qui dira le contraire, n’est-ce pas, Goddias, quoique vous ne soyez jamais parvenu à me convertir ?

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Il manque à Noël, depuis plusieurs années, l’art subtil, l’art profondément enfantin de Catherine Refabert chez les « poupées Corolle ». Oh, les moules des visages sont les mêmes, mais le « pep », le délicieux look du maquillage et le détail du vêtement ne sont plus là. J’ai assisté avec tristesse à la lente destruction de ce qui avait été la plus jolie collection de poupées de France et des Etats-Unis. Catherine en retraite, c’est la retraite des belles poupées... Le plus beau cadeau de l’Enfant-Jésus serait bien de redonner Catherine Refabert aux petites filles. Je le voudrais de tout mon coeur.

Ah, Catherine, que tu nous manques !

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