Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 282 du 8 janvier 2003 - p. 17
L’autre Amérique résiste
par Pat Buchanan
Après
la guerre

« Bien que la volonté d’être une grande puissance se justifie par la nécessité de pouvoir mener une grande guerre, la seule façon de rester une grande puissance est de renoncer à une grande guerre. »

Ainsi s’exprimait l’historien britannique A.J.P. Taylor en 1961.

Pour avoir méconnu cette loi, tous les empires du XXe siècle ont succombé aux blessures reçues lors des grandes guerres : les empires ottoman, russe, austro-hongrois et germanique dans la première guerre mondiale, l’empire du Japon dans la seconde et les empires britannique et français au lendemain de celle-ci.

Voici venir le temps des Américains.

Conduite à travers les embûches de la guerre froide par des hommes d’Etat comme Eisenhower ou Reagan, l’Amérique, rejetant le romantisme à la Churchill même devant les pires horreurs comme la boucherie de Budapest en 1956, s’est épargné le risque d’une grande guerre de plus.

Mais voici que l’Amérique triomphaliste se prépare à se comporter comme les autres empires.

Si la Providence ne s’en mêle pas, nous serons bientôt engagés contre l’Irak dans un affrontement accompagné des rituelles rodomontades du genre « A Berlin ! » qui, en août 1914, conduisirent les Poilus français et les Tommies anglais vers l’enfer.

Car l’invasion ne sera pas la partie de campagne que nous promettent les néo-conservateurs.

Il est bien plus probable qu’elle aboutira au sanglant pétrin qu’annonce Tony Cordesman(1).

Bien sûr, l’Amérique ne sera pas vaincue par un Etat paria arabe dix fois moins peuplé que les Etats-Unis, dont l’économie est cent fois moins riche que la nôtre et qui ne dispose que d’une aviation désuète, de quelques douzaines de missiles à courte portée sans satellites ni bombes sophistiquées.

C’est vrai, les vingt-deux Etats arabes représentent une force militaire globale inférieure à celle de l’Espagne. Aucun ne pourra nous vaincre, toute tentative de recours à une arme de destruction massive signifierait l’annihilation immédiate, et, avant même qu’un Etat arabe ou islamique ait manifesté l’intention de se doter de l’arme nucléaire, le parti de la guerre américain aura saisi l’occasion pour le frapper mortellement.

Mais que se passera-t-il après les feux d’artifice célébrant la disparition de Saddam ?

Le président et le parti de la guerre seront confortés et ragaillardis par la victoire et ses conséquences potentielles. L’Irak, clef du Moyen-Orient, étant occupé, la Syrie sera encerclée par l’Israël, les Etats-Unis et la Turquie. Assad devra se retirer du Liban, ce qui permettra à Sharon de s’y réinstaller et d’entreprendre la liquidation du Hezbollah. Quant à l’Iran, il sera assiégé par la puissance américaine présente en Turquie, en Irak, dans le Golfe, en Afghanistan, en Asie centrale et dans toute la péninsule arabique.

Telle est en tout cas la vision qui intoxique les néo-conservateurs et les conduit à voir la quatrième guerre mondiale comme une promenade de santé à la découverte conquérante de l’Irak suivie de brèves visites armées en Syrie et en Iran. Et d’ores et déjà, l’Israël nous tire par la manche pour nous inviter à ne pas oublier la Libye.

Qu’est-ce qui ne va pas dans cette vision ? Juste ceci : de même que l’invasion israélienne du Liban a mis le feu aux poudres d’une guérilla de dix-huit ans dont l’armée juive ne s’est sortie qu’en abandonnant le terrain, ensanglantée, de même la présence de l’armée US à Bagdad déclencherait une Jihad qui embraserait la planète du Maroc à la Malaisie.

Les régimes pro-américains seraient regardés comme incapables d’empêcher l’instauration d’un imperium américain sur le monde musulman et, comme les monarques furent chassés du Caire, de Damas, de Bagdad, de Tripoli et d’Addis Abeba pour avoir collaboré avec les puissances coloniales, les dirigeants pro-américains ne seraient plus que des cibles pour les assassins.

Du jour au lendemain, une rafale suffirait à transformer en ennemis nos alliés jordaniens, afghans et pakistanais (dotés du feu nucléaire).

Et quand on entend les généraux israéliens discourir sur le pré-positionnement des armes américaines ou Bibi Netanyahou établir à l’usage des comités du Congrès la liste des nations arabes que nous devrions attaquer, on comprend que les masses arabes n’auront pas besoin des commentateurs de la télévision Al Jazeera pour leur expliquer aux ordres de qui les Américains ont obéi en venant massacrer leurs armées et occuper leurs capitales.

Une fois dans Bagdad, comment en sortirons-nous ?

Si les Kurdes profitent de la circonstance pour faire sécession, les troupes américaines aideront-elles leurs alliés turcs à mater la rébellion ?

Et si la dynastie saoudienne s’effondre, qui la remplacera ? Des socio-démocrates ou les fous de Dieu comme Ben Laden ?

Pour détruire l’armement de Saddam, pour démocratiser, protéger et maintenir le nouvel Irak, les troupes US seront clouées sur place pour des décennies. Et les assauts du terrorisme islamique contre l’Irak « démocratisé » sont aussi certains que les attaques contre l’Afghanistan libéré.

Parce que jamais l’Islam militant n’acceptera que George Bush impose le destin de son choix aux millions de vrais croyants du monde musulman.

Une régence à la MacArthur sur Bagdad serait, certes, l’apogée de la Pax Americana. Mais, une fois la tension retombée, les masses islamiques reviendront aux méthodes où elles excellent : chasser les empires par le terrorisme et la guérilla.

C’est ainsi que les Britanniques ont été chassés de Palestine et d’Aden, les Français d’Algérie, les Russes d’Afghanistan, les Américains de Somalie et de Beyrouth et les Israéliens du Liban Sud.

Voilà douze ans, l’auteur de ces lignes a prédit que la guerre du Golfe voulue par George Bush senior serait la première guerre arabo-américaine. La guerre qui s’annonce ne sera pas la dernière.

Nous avons fait le premier pas sur la route des empires et, de l’autre côté de la colline, nous rejoindrons ceux qui y sont passés avant nous.

La seule leçon que nous aurons retenue de l’Histoire, c’est que l’on ne retient jamais les leçons de l’Histoire.


(1) Anthony H. Cordesman est titulaire de la chaire de Stratégie au CSIS, Centre d’études stratégiques internationales, qui, depuis quarante ans, forme les conseillers les mieux écoutés des dirigeants de la planète.
Pat Buchanan est éditorialiste de "The American Conservative" (cf. Le Libre Journal n° 281).
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