Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 282 du 8 janvier 2003 - p. 19
Le Libre Journal nationalise
Olivier Bachelin, par Louis Aragon

A l’occasion du XXe anniversaire de la disparition de Louis Aragon (1897-24 déc. 1982), L’Humanité publie un mince et coûteux (6 zeuros) supplément consacré au poète national. Il est hors de doute que l’auteur du Crève-Coeur, tenant bâillonné d’un « communisme national », fut l’otage, souvent maltraité(1), des valets de Staline sa vie durant. Mais cela doit cesser : le stalinisme est mort. Aragon aussi. Il n’a pas à endosser les 3 % de Robert Hue à l’élection présidentielle, ni la faillite de L’Humanité, prolongée par les pourboires de l’Etat bourgeois et des marchands de canons. Pas plus que Verlaine n’est la propriété des héritiers d’une marque d’absinthe disparue ! Le Libre Journal proclame que Louis Aragon n’appartient plus désormais qu’à la France. Et le prouve.

Sans oublier ses travaux désastreux au profit d’une secte éteinte, nous publions ci-dessous un poème d’Aragon, Olivier Bachelin, auquel le plus assoiffé de revanche nationale et le plus catholique de nos lecteurs ne trouvera rien à redire. Sinon son admiration. Ou le verdict de Jean Dutourd : « Le talent, et même le génie, c’était l’apanage d’Aragon. »

Jours sans mémoire âtres sans feu mer sans navires
On ne sait déjà plus de quoi le vent se plaint
Qui se souvient de vous chanteurs des Vaux-de-Vire
Qui se souvient de vous Olivier Bachelin

Le ciel est-il moins clair du côté de Coutances
Les nuages moins blancs à nos pommiers neigeux
Le vent qui vient de mer ne sait plus mes romances
On danse d’autre sorte on joue à d’autres jeux

Ceux qui m’ont réveillé l’ont-ils fait pour moi-même
Quel rêve suivent-ils plus jeune que le mien
Pour d’autres ennemis portant d’autres emblèmes
A quoi bon susciter les fantômes anciens

Lorsque les paysans armés de grosses branches
De pierres et de faux guettaient sous la saulaie
Nous arrivions au soir avec la veste blanche
Les filles apportaient pour nous les gobelets
On nous donnait à boire un peu de vin d’Avranches
Les valets de labour chantaient nos virelais
Le petit peuple alors tenait en main le manche
Et du Mont-Saint-Michel où nos seigneurs tremblaient
Venaient parfois de nuit sur un bateau de planches
Des émissaires qui parlaient parlaient parlaient
Ils promettaient le ciel et la terre et la Manche
A ceux qui comme nous harcelaient les Anglais
Et l’avenir semblait un éternel dimanche
La chanson tous les jours grandissait d’un couplet
Du bâtard d’Orléans de Jeanne aux yeux pervenche
De Charles qui comptait sur elle en son palais
Et les vers en avaient le velours des revanches
Les rimes y flambaient comme des feux follets

Je voyageais de ville en ville avec ma vielle
Oublieux de fouler les draps à mon moulin
Je jouais aux marchés de neuves villanelles
Et les vilains fêtaient Olivier Bachelin

Olivier Olivier c’est un jour sur la route
Que les soldats l’ont pris du côté de Saint-Lô
L’air qu’il aimait rouer l’aura livré sans doute
Ils l’ont laissé troué près d’un bois de bouleaux

A Reims en ce temps-là Jeanne enfin mène Charles
Dans un ciel déchiré d’oiseaux et d’instruments
Que pour les tambours noirs trompe et timbre déparlent
Olivier n’a pas su la fin de ce roman

Olivier les corbeaux dans ses prunelles creuses
Vainement dévoraient ses rêves merveilleux
Le visage tourné vers le vol des macreuses
La lumière y baignait l’absence de ses yeux

Il n’a pas vu le Roi faillir à ses enseignes
Et le parfum des lys par lui désavoué
Olivier n’a pas vu le fossé de Compiègne
Ni la fausse justice à cette enfant jouée

Les anges et les saints portent-ils des couronnes
Que n’a-t-elle donné des ailes à Son Roi
Disent-ils de leur Dieu s’il est en trois personnes
Ont-ils les cheveux longs et des bagues aux doigts

Et Monsieur saint Michel quand il lui rend visite
A Jeanne parle-t-il un langage inconnu
Ne lui montre-t-il pas des images maudites
Est-il beau cet archange au corps d’homme Est-il nu

Beaux pères je ne sais ce que vous voulez dire
Mon peuple n’en peut plus des maîtres étrangers
Mon peuple est pauvre et nu comme sont les martyrs
Le collier lui est lourd qui vous semble léger

Est-ce un crime déjà que de dire la France
Quelles sont ces rumeurs dont vous l’obscurcissez
Quoi les héros d’hier tombés en déshérence
N’auraient plus pour manteau que cet oubli glacé

Quoi déjà sur les pas de puissants personnages
Des maquilleurs de gloire escomptent les charniers
Et des tombeaux ouverts bousculant le bornage
Soldent le champ des morts de leurs trente deniers

Quoi déjà vous voulez d’une infâme clémence
Asseoir le parricide au seuil de la maison
Et le crime revient s’étale et recommence
Et le bourreau s’installe avec la trahison

Mes soldats sont chassés par des maîtres chanteurs
Les brigands de retour font échec à la loi
Victimes chapeau bas Les prévaricateurs
Parlent à votre place et votre échine ploie

Voici que l’on vous dit avec des voix hautaines
Qu’il n’est que temps pour vous de donner votre main
A ceux qui sont venus suivant leurs capitaines
Dévaster votre avoine et cueillir vos jasmins

On vous fait la leçon d’ailleurs Et la morale
Oubliant que de vous naquit la liberté
Debout sur vos tombeaux et dans vos cathédrales
Entre vos enfants morts et l’amour insulté

Il vous faut après tout compter avec la peste
C’est votre lot d’avoir le meurtre mitoyen
Vous n’allez pourtant pas vous disputer les restes
Un pays pour vous seuls n’est plus dans vos moyens

Sur la carte d’Europe effaçons les distances
Gens de France mettez vos trois couleurs au clou
Nous réconcilierons ces deux chiens de faïence
Même si l’un des deux est mâtiné de loup

Où suis-je Qui parlait d’Olivier et de Jeanne
C’est toujours ce vertige et ce renversement
A quel monde damné quel démon nous condamne
Olivier mon ami tu dors heureusement

Tu dors les bras en croix comme un amour à terre
Comme l’espoir ancré sous des cieux orphelins
Olivier mais le vin que tes lèvres vantèrent
Olivier mais ce chant dont ton coeur était plein
Olivier mais ce chant que tes lèvres chantèrent
Il déborde il déborde Il ne peut plus se taire
Il ne peut plus se taire Olivier Bachelin
Olivier Olivier Olivier Bachelin

© Aragon, Le Nouveau Crève-Coeur, 1948.


(1) Pierre Daix, Aragon, éd. Flammarion.
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