Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 283 du 17 janvier 2003 - pp. 4 et 5
Dernières nouvelles du Marigot
Chirac osera-t-il défendre son bienfaiteur,
le général Guillain de Bénouville ?

Comme on pouvait s’y attendre, la diffusion sur TF1 d’un film consacré à Jean Moulin, pure fiction donnée comme document historique, fait des vagues.

Les auteurs avancent sur l’arrestation de Moulin l’hypothèse que le héros panthéonisé aurait été trahi par la Résistance elle-même pour des motifs politiques internes.

En clair, la Résistance née de la droite nationale, de l’Action Française et de la Cagoule aurait voulu se débarrasser des communistes et des idiots utiles, selon le mot de Lénine, en les livrant aux Allemands. Raison pour laquelle Jean Moulin, démocrate insoupçonnable, aurait été dénoncé, ce qui entraîna son arrestation à l’issue d’une réunion secrète à Caluire, près de Lyon, le 21 juin 1943.

L’idée a déjà été exposée par de nombreux historiens. Elle fut même au centre d’un scandale qui occupa l’opinion publique dans les années 50, avec les procès intentés contre et par l’un des acteurs de cette affaire, l’écrivain René Hardy, auteur de "Mort, où est ta victoire ?" qui, accusé par les communistes d’être le traître, fut finalement acquitté mais sans pour autant être lavé de tout soupçon, ce qui brisa sa vie.

Aujourd’hui, c’est la mémoire de Pierre Guillain de Bénouville que les mêmes tentent de salir. Au prix de quelques aménagements dans leur scénario.

Cette fois, ce n’est plus l’extrême droite cagoularde qui est visée mais De Gaulle lui-même. En fait, sous prétexte d’enseigner l’Histoire, c’est une opération politicienne qui est menée contre les prétendus héritiers du gaullisme, Chirac en tête.

Cela n’aurait guère d’importance si, pour arriver à leurs fins médiocres, les inspirateurs de la manoeuvre n’avaient pas instrumentalisé deux personnages historiques qui, quoi que l’on puisse penser d’eux par ailleurs, furent, chacun à leur manière, d’authentiques héros : Jean Moulin et Pierre de Bénouville.

Ainsi, devant un tribunal constitué par dix millions de téléspectateurs habitués à ne savoir de l’histoire que ce que la télé en raconte, le film accuse le défunt Pierre de Bénouville d’avoir organisé la trahison de Moulin.

Bénouville, vivante incarnation des paradoxes de l’histoire des Français, fut à la fois Camelot du Roy, cagoulard, officier combattant, blessé de guerre, résistant, ami de Chirac et défenseur inconditionnel de Mitterrand (et même, très accessoirement, abonné fidèle au Libre Journal).

Moulin semble l’exact symétrique de Bénouville : préfet socialiste, laïc, franc-maçon, il n’en eut pas moins un comportement héroïque qui le poussa à envisager le suicide pour n’avoir pas à signer un document qu’il jugeait infamant et à engager sa vie dans le combat pour ses idées.

C’est ce compagnonnage de « celui qui croyait au ciel » et de « celui qui n’y croyait pas » dans l’acceptation du sacrifice qui rend encore plus ignoble l’opération visant à entraîner deux héros morts dans des querelles de cuisine politicienne.

Moulin, on le sait, fut inhumé au Panthéon comme figure emblématique de la Résistance, et Bénouville fut solennellement salué par Chirac dans ces termes : « Compagnon de la Libération, Pierre Guillain de Bénouville, homme de foi, de coeur et de courage, avait fait le choix de la Résistance dont il fut une personnalité majeure. Fondateur des Mouvements unis de la Résistance, il avait cette passion forte de la patrie qui lui donnait cette ténacité farouche des combattants animés de la volonté de vaincre. »

Cela devrait leur valoir au moins la paix des tombeaux. C’est cette conviction, sans doute, qui a inspiré au colonel Jacques Hogard, neveu du général de Bénouville, une lettre à Chirac. En son nom et en celui des sept neveux et nièces du général.

Dans cette lettre, le colonel demande au président de la République de trancher : ou Chirac confirme ce qu’il a écrit dans son hommage posthume et que le bulletin n° 77 de l’Ordre de la Libération confirme en faisant de Bénouville « l’un des hommes les plus courageux et efficaces de la Résistance française », et dans ce cas le chef de l’Etat doit, d’urgence, dénoncer publiquement et en engageant toute son autorité une oeuvre de mensonge et de calomnie perpétrée contre un mort par la chaîne de télé la plus regardée de France.

Ou Chirac se tait, et alors il prend le risque de se voir accusé d’avoir rendu publiquement hommage à un traître.

L’alternative se complique triplement.

D’abord, Chirac doit sa fortune (dans tous les sens du terme) à Bénouville, bras droit de l’avionneur milliardaire Marcel Dassault, son véritable parrain-gâteau en politique. Il ne peut donc évidemment pas sans déshonneur le laisser calomnier devant l’histoire.

Ensuite, des personnalités aussi incontestables que Jacques Baumel, Compagnon de la Libération et témoin des faits, Henri Amouroux ou Guy Perrier, historiens de la Résistance, ou encore Hélie Denoix de Saint-Marc, Résistant-déporté peu suspect de sympathie gaullienne, se mobilisent déjà contre ce qui est à l’évidence une infamie et « protestent solennellement, au nom de nombreux Résistants, contre la scandaleuse déformation de la vérité historique proposée dans le téléfilm "Jean Moulin" diffusé les lundi 6 et 13 janvier sur TF1 ».

Enfin, dire toute la vérité sur l’affaire Jean Moulin, c’est, forcément, se condamner à révéler deux aspects jusque-là soigneusement cachés de sa personnalité :

- sa conduite privée, peu conforme au portrait du séducteur de dames que le joli Francis Huster campe pour TF1 ;

- et, bien plus grave, le fait qu’il était, de façon incontestable, un agent soviétique. Ce qui, quelque soit son courage, rend plutôt gênante sa présence dans la nécropole des "Grands Hommes" à qui la Patrie doit sa reconnaissance...

A Londres, les gaullistes le démasquèrent en raison de ses relations intimes avec André Labarthe, directeur de l’armement de la France Libre, qui devait être chassé par De Gaulle après avoir été soupçonné d’appartenir au réseau soviétique qui s’était créé, au temps du Front pop, dans l’entourage de Pierre Cot, ministre de l’Air de Blum et de Chautemps.

Les faits, incontestables, évoqués aussi bien par Charles Benfredj dans son "Affaire Georges Pâques" que par Thierry Wolton dans son livre puisé dans les archives du KGB, "Le Grand Recrutement", étaient déjà soutenus par Léopold Trepper, le chef de l’Orchestre Rouge, selon qui Jean Moulin fut l’un des meilleurs informateurs d’Henri Robinson, responsable en France des services secrets de l’Armée rouge, le fameux GRU, qui communiquait à Moscou les informations obtenues du préfet.

Ce même Robinson avait recruté un certain André Labarthe, ancien directeur de cabinet de Pierre Cot, ministre de l’Air du Front pop.

Labarthe, ayant gagné Londres, se vit confier par De Gaulle de hautes fonctions dans l’organigramme de la France Libre.

C’est ce qui permit aux services spéciaux gaullistes d’acquérir la certitude que Moulin était un agent.

En octobre 1941, lorsque Moulin arriva à Londres, en effet, on lui fit faire le tour des bureaux de la France Libre où il se trouva mis en présence de Labarthe. Les deux hommes se saluèrent comme s’ils ne s’étaient jamais rencontrés.

Or, leurs fiches de police révélaient que dans le Paris de l’immédiat avant-guerre ils avaient partagé, rue du Jardin-des-Plantes, l’appartement d’un agent bolchevique parfaitement répertorié, juif et homosexuel, ce qui fait tout de même beaucoup pour un seul homme, même de nationalité roumaine... On sut donc qu’ils avaient quelque chose à cacher.

Labarthe fut aussitôt vidé de son poste sous le prétexte grotesque qu’il avait fait état de faux diplômes. Il créa France Libre, revue « a-gaulliste » (sic) qu’il dirigea avec Raymond Aron jusqu’en 1943, année où il s’envola pour Alger.

Moulin, nommé par De Gaulle délégué du Comité national français pour la zone libre, fut parachuté en zone Sud (à Eygalières). Un an après, chargé d’organiser le Conseil national de la Résistance, il est arrêté à Caluire et meurt dans le train qui l’emmène en Allemagne.

Labarthe, lui, regagna la France libérée, y fonda la revue Constellation, copie servile de Sélection du Reader’s Digest, à la seule différence que, si la CIA avait veillé à la naissance de Sélection, c’est le KGB qui avait financé Constellation.

Labarthe, devenu directeur de Science et Vie après la disparition de Constellation, fut bientôt arrêté en même temps que le préfet Picard dans le cadre d’une nouvelle affaire d’espionnage soviéto-gaullienne. Interrogé sans aménité, il mourut d’une opportune crise cardiaque.

Récemment, l’ouverture au public des dossiers du "Projet Venona" conservés par la NSA (National Security Agency) aux USA a montré que Labarthe était un espion soviétique qui, avec sa secrétaire, communiquait, moyennant finances, à l’ambassade soviétique à Londres des informations de valeur sur les armes, les projets, les plans et les mouvements de troupes.

Si, donc, Moulin a été livré, c’est comme agent soviétique et sur ordre des autorités de la France Libre. Pas dans le cadre d’un règlement de comptes entre la Résistance communiste et la Résistance nationaliste.

C’est donc du côté des gaullistes et pas du côté de la Cagoule qu’il faudrait rechercher les éventuels responsables de cette opération qui ne relève pas de la vulgate moralement correcte mais de la difficile et salissante mission de conduite des affaires en temps de guerre.

Le Libre Journal
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