Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 283 du 17 janvier 2003 - pp. 8 et 9
Les carnets télé du zappeur K. Membert
Guerre et paix au Café du Commerce

Nous venons de suivre à la télévision les voeux présidentiels aux corps constitués. Ces cérémonies laissent une impression bizarre. Aux chefs des armées, M. Chirac demande de se tenir prêts à toute éventualité. Aux civils, il rappelle que le conflit n’est pas inéluctable. De toutes façons il dépendra du Conseil de Sécurité où la France possède un droit de veto. Bref la situation est ambiguë. Nous décidons donc de réunir d’urgence notre commission stratégique, au café du Commerce. J’attaque bille en tête :

- Vous qui lisez dans le marc du Bugey et le vol des oiseaux de mauvais augure, en Irak, guerre ou paix ?

La réplique est fulgurante :

- Ni l’une ni l’autre.

Il marque un temps d’arrêt. Pour se faire la gorge souple et les idées précises, il lampe une lichette du Domaine du Haut-Planty, notre muscadet préféré. Il a son regard filtrant. Puis, sentencieux comme à ses plus beaux jours, voyeur devenu voyant, le zappeur déculotte sa pensée :

- Entre le marteau-pilon et la noisette, la guerre n’existe pas plus que la paix pour une nation qui prétend dominer le monde sans cesser d’y provoquer, entretenir et attiser le terrorisme.

Je note la formule, avec en marge "C’est pour un cadeau ? Faut-il vous l’envelopper ?". Je poursuis :

- Mais que va-t-il se passer si le 27 janvier, date limite de remise du dernier rapport, autant dire demain, les inspecteurs-vérificateurs n’ont toujours pas trouvé les preuves de l’existence d’armes de destruction massive en Irak ?

- Bush et le clan des bushmen accuseront Saddam Hussein de les avoir dissimulées. Ils affirmeront que cette dissimulation est un aveu et demanderont à l’ONU le droit d’intervenir.

- Et alors ?

- Militairement les Etats-Unis n’ont besoin de personne pour écraser l’Irak, y installer un gouvernement à leurs ordres et contrôler les ressources pétrolières du pays conquis - les deuxièmes du monde, derrière l’Arabie saoudite, il n’est jamais inutile de le rappeler... Seuls quelques renforts de piétaille étrangère leur seraient utiles pour assurer les besognes de l’occupation. Politiquement la situation est plus complexe. Sans doute, les Etats-Unis peuvent passer outre à un veto. Que serait l’ONU sans la force américaine ? Celle-ci a pourtant besoin de la caution des Nations dites Unies pour ses prochaines opérations. D’où les négociations et les pressions...

- Afin d’obtenir un vote unanime des cinq membres permanents du Conseil de Sécurité : USA, Grande-Bretagne, France, Russie et Chine.

- Non !

- Comment non ?

- Le vote unanime n’est pas nécessaire. Ce qui est indispensable, c’est le vote sans veto. L’un des cinq membres peut être absent. S’ils sont tous présents, l’un peut s’abstenir. Cela laisse la place aux états d’âme... Mais ce qui compte c’est le veto.

- Chirac a dit qu’il n’hésiterait pas à user du sien, si...

- Je sais bien que Chirac l’a dit. Hélas ! Chirac dit beaucoup de choses. Il a tendance à dire ce qui sert ses intérêts immédiats et à faire le contraire si ses intérêts changent. Dans le climat mondial actuel et les difficultés économiques, financières et boursières de la France, je vois mal Chirac jouer le "Monsieur Veto". Vous vous souvenez de la "Carmagnole" ? Sur des airs anciens, mettons des paroles nouvelles.

Il chante :

Monsieur Veto avait promis (bis)
D’empêcher Bush d’être abruti (bis)
Mais le coup a manqué.
Il a dû renoncer...
Dansons la Carmagnole (etc).

Il rit. Les plaisanteries l’enchantent. Quand ce sont les siennes.

- Vous ne trouvez pas que c’est un peu gros, dis-je. Les chantonneurs ont la cote. Ce n’est pas pour ça que tout finit par des chansons... Même en France.

- Vous avez peut-être raison, dit le zappeur, mi-hilare, mi-contrit. Je n’ai jamais autant souhaité me tromper. Malheureusement je vois l’arnaque venir. Chirac ne mérite pas la présomption d’innocence. Malgré les paroles verbales, j’ai peur qu’il ne nous frime le coup de la résistance à l’hégémonie américaine pour finir par faire de la figuration intelligente dans le camp des vainqueurs et collaborer à la nouvelle occupation. Si l’avenir démontre que j’ai eu la berlue, mille excuses... On ne prête qu’aux riches.

- Considérez-vous sans importance l’hostilité des opinions publiques (et donc, plus ou moins de leurs gouvernements, exemple Schroeder pour l’Allemagne) à cette expédition préventive, qui n’est sans doute que punitive, de rapines, et de connivence avec les Hébreux ? Elle devrait pourtant gêner Bush.

- Je me demande ce qui, aujourd’hui, peut gêner Bush...

- Les opinions des autres pays que le sien, Dabelyou s’en tamponne. Les opinions ça va, ça vient, ça se mitonne, ça se frisonne, ça se façonne, ça se change, ça se retourne, à condition d’avoir les moyens et un peu de temps.

- Les moyens, Bush n’en manque pas. Le temps, il en trouverait s’il acceptait que soit reculée la date limite du 27 janvier.

- En somme qu’on joue les prolongations...

- Si vous voulez. Qu’on laisse au temps le temps de trouver les preuves irréfutables de la préméditation et d’améliorer la préparation psychologique en intensifiant le bombardement des médias.

- C’est possible. Rien n’est impossible aujourd’hui. J’ai bien rencontré des Francs-maçons pur porc qui bouffaient du boudin le Vendredi saint pour lutter contre l’intolérance et l’obscurantisme.

- Et moi des Juifs, racistes de mères en fils depuis Moïse et même depuis plus longtemps, que l’on trouvait, convaincus et forcenés, en première ligne des manifs antiracistes.

Le zappeur enchaîne :

- Vous voyez bien... Rien n’est impossible. Saddam accuse les inspecteurs-vérificateurs d’espionnage. En quoi il doit avoir raison pour une bonne partie d’entre eux. Bush leur reproche leur manque de curiosité. En quoi il se trompe, la plupart d’entre eux ne rêvant que de découvrir le condensé de la bactérie qui tue. L’injustice de ces attaques ne les révolte pas. nous les avons entendus, en direct, lundi 13. Ils demandent la prolongation de leur calvaire pour pouvoir continuer à démontrer soit leur incapacité, soit leur forfaiture.

- C’est du vice.

- C’est humain. Nous ne sommes donc pas au bout des surprises. Songez aussi à notre ignorance des réalités souterraines, des enchères et des relances sous la table (de poker) des conférences... Aux mystères des déclarations si mesurées du sobre Poutine (la parole est d’argent, mais le silence est d’or ?)... Au curieux désintérêt de la Chine pour le problème des monopoles pétroliers... A la provocation atomique de la Corée du Nord... Que savons-nous des marchandages secrets de la Turquie, un jour alliée, l’autre neutre ? De la prise de position contre la guerre de la Grèce, présidente de l’Europe jusqu’en juin ? Du poids du Pape, demandant à l’Esprit saint de visiter Bush, si religieux pourtant ?

- Rien, ou très peu.

- Je ne vous le fais pas dire. Toutes ces questions sans réponses devraient nous empêcher de parler sérieusement du sujet. Néanmoins je sens, au fond de moi, comme une intime conviction. Bush est hanté par le fantôme de Charles Lynch, ce terrible fermier de Virginie qui, durant la guerre d’Indépendance, au XVIIIe siècle, pendait haut et court, sans procès, les Anglais suspects de fidélité à l’Angleterre. Depuis belle lurette Bush ne rêve que de pendre haut et court, sans procès, sans jugement, Saddam Hussein. C’est devenu une obsession, une idée fixe. Depuis la fin de l’été, il entasse un matériel colossal aux frontières de l’Etat-voyou : des fusées à tête chercheuse et leurs catapultes électroniques, des avions de la dernière génération sans pilote mais avec rayons de la mort, des tapis volants chargés de bombes à poussières d’uranium... A Bagdad, dans le ciel des Mille et Une nuits criblé d’étoiles, ce sera magique. Il y a là des chars d’assaut et de destruction personnelle ou massive, au choix, à votre bon coeur messieurs-dames ; des compagnies de lance-roquettes ; des escadrons de lance-flammes. L’horizon est noir de navires de guerre de tous tonnages : des sous-marins atomiques, des cuirassés à canons lourds pour bombardements longs, des torpilleurs, des destroyers, des porte-avions. Blair y dépêche le meilleur de sa Home Fleet. J’espère que Chirac n’enverra pas le Charles-de-Gaulle. A Colombey le général sortirait de son tombeau... Tout ce fantastique arsenal est servi par 150 000 gus déjà en tenue camouflée, casqués, armés et le masque à gaz en bandoulière. Ils arrivent d’au-delà des mers, du Texas, du Far-West, du Maine, de l’Iowa, que sais-je. Ils viennent apprendre à vivre et à mourir aux héritiers d’une des plus vieilles civilisations d’Orient. Ils attendent l’ordre. Tout est possible. Mais je doute qu’ils attendent l’arrivée des premières chaleurs de l’été subtropical, 40 degrés à l’ombre, quand il y en a et il n’y en a pas, pour déclencher la seconde "Tempête du désert". Plus encore. J’imagine mal que Bush et Blair, les BB de l’Apocalypse, puissent s’en retourner sans la déclencher. Surtout qu’elle est sans risque. Les Etats-Unis et la Grande-Bretagne avec les ex-dominions, le Canada et l’Australie, doivent compter quelques 400 millions d’habitants. L’Irak en a 25. En 1991, la première "Tempête" fit cent mille morts irakiens, contre trente américains. En quinze jours tout était plié. Depuis, l’Irak a subi onze années de blocus et d’embargo, de misère, de surveillance étrangère, d’occupation virtuelle. L’effondrement sera sans doute plus rapide encore.

- Alors c’est la guerre.

- Non. C’est l’écrasement garanti sur facture. La mise à mort sans danger. La peine capitale appliquée, comme sur la chaise électrique. Le KO mortel, au premier round infligé par l’arbitre. Alors comment imaginer Bush renonçant à cette victoire. Sans péril, il terrasse le dernier Hitler. Il devient le maître du pétrole, donc du monde. Incidemment il assure sa réélection. Salut, papa ! Il obtient la reconnaissance d’Israël. Son arme atomique, donc de destruction massive, condamnée par l’ONU, ne sera plus jamais remise en question. A l’opposé, s’il ne profitait pas de sa suprématie totale, s’il rentrait à la casa sans s’être servi de ses hyper engins contre des guenilleux, à quatre pattes dans les sables mouvants, que deviendrait Dabelyou ? La risée du monde entier, la honte de son pays, un héros métabolisé paria, scié en premier par son gang, interdit de séjour pour toujours à la Maison-Blanche. Evoquer cette décision suffit à en montrer l’impossibilité.

- C’est terrible !

- Mais bénéfique, car le dénouement de l’imbroglio nous permettra de mesurer à quel point nous sommes colonisés par les Etats-Unis israélo-américains.

Pour le zappeur K. Membert
François Brigneau
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