Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 283 du 17 janvier 2003 - p. 17
Guerres secrètes
Dix millions de dollars de pub pour la guerre

Le 10 octobre 1990, le témoignage télévisé de Nayirah, jeune Koweitienne de 15 ans affirmant avoir assisté au massacre de bébés arrachés des couveuses d’une maternité de Koweit City par la soldatesque irakienne, emporte l’adhésion de l’opinion mondiale à une guerre de coalition contre « le nouvel Hitler et sa quatrième armée du monde ».

Après la guerre, deux reporters allemands, Konrad Ebel et Matthias Werth, identifièrent cette jeune fille : la fille d’un ambassadeur koweiti embauchée comme mannequin par la très puissante agence de lobbying Hill & Knowlton.

A la veille de la deuxième guerre d’Irak, il n’est pas inutile de rappeler cette affaire oubliée. Voici le récit du reportage qu’Ebel et Werth réalisèrent.(1)

Nayirah en pleurs devant le Conseil de sécurité de l’ONU : « J’ai vu les soldats irakiens. Ils sont entrés dans l’hôpital et ont enlevé les bébés des couveuses. Ils ont emporté les couveuses et laissé les bébés mourir sur le sol glacial. C’était horrible ! »

Les membres du Conseil de sécurité sont manifestement émus. Ce témoignage produit un énorme effet sur l’opinion. Le président Bush lui-même le citera six fois dans les cinq jours qui suivront.

Bush Sr. à des soldats en Arabie séoudite : « Les bébés ont été arrachés à des couveuses et jetés sur le sol comme du bois à brûler. »

Vue de petites tombes : « Saddam Hussein n’est pas autre chose qu’un nouvel Hitler dont les soldats assassinent lâchement des enfants. »

Le Dr Ibrahim, « chirurgien », témoigne : « Le plus dur était d’enterrer les bébés. Moi-même j’ai enterré 40 nouveau-nés qui avaient été enlevés des couveuses par les soldats. »

Deux jours plus tard, le Conseil de sécurité de l’ONU se décide à voter l’emploi de la force militaire en Irak, après qu’Amnesty International, à son tour, eut établi un rapport sur le meurtre de 312 bébés. Pendant ce temps, le Congrès des Etats-Unis délibère.

Un parlementaire à la tribune : « Le temps est maintenant venu de stopper l’agression d’un impitoyable dictateur dont les troupes embrochent des femmes enceintes et arrachent les bébés de leurs couveuses. »

Face à l’émotion soulevée, le Congrès des Etats-Unis émet à une très faible majorité un vote en faveur de la guerre.

Le docteur David Chiu, ingénieur en biologie médicale, a été envoyé au Koweit par l’OMS afin d’expertiser les ravages commis dans ce pays. Il a visité plusieurs salles d’opération ainsi que les salles d’accouchement. Le surprenant résultat de sa mission est le suivant : toute l’histoire des couveuses est une invention de la propagande.

Le Dr David Chiu : « Je me sentais pris par le mensonge. J’étais surpris de voir tant de couveuses. Je demandai à notre accompagnateur ce qui s’était passé et si les histoires que l’on racontait étaient vraies. Il me répondit alors que pas une seule couveuse n’avait été emportée et que les histoires divulguées à ce sujet n’avaient jamais eu lieu. »

Les couveuses prétendument emportées sont là et la doctoresse qui se trouve sur place répond par la négative à la question de savoir si les Irakiens ont enlevé des couveuses.

Le Dr Soa Ben Essa répond par un « non » énergique.

Même le Dr John Stiles, d’Amnesty International, revient sur ses déclarations : « Nous avons parlé avec plus d’une douzaine de médecins de différentes nationalités qui étaient au Koweit à l’époque ; ils ne nous ont pas confirmé cette histoire. Pour nous, il est désormais clair qu’il ne s’est rien passé de tel. »

Mais comment ce mensonge des couveuses koweitiennes a-t-il pu faire le tour du monde et favoriser pareillement l’entrée en guerre des Américains et de leurs alliés ?

La réponse se trouve à Manhattan où est située Hill & Knowlton, la plus grande entreprise américaine de relations publiques et de traitement de l’information.

Hill & Knowlton a reçu du Koweit une commande de campagne en vue de faire accepter par la population américaine la solution militaire d’une libération du Koweit. Coût : $10 millions.

Hill & Knowlton a utilisé la méthode employée pour la publicité Pepsi-Cola : des ordinateurs établissent à quoi la population réagit positivement ou négativement. C’est la méthode utilisée par le président Bush pour ses campagnes électorales.

Une personne tient un appareil électronique : « Nous donnons à chacun un petit émetteur qui indique si elle réagit avec plaisir ou déplaisir à la scène présentée. Le graphique nous permet de savoir si les Américains ont réagi positivement ou non à un discours du président. Le Koweit nous avait demandé de déterminer ce qui inspirait le plus d’horreur aux Américains. Réponse : le meurtre des bébés. »

Ainsi est née la légende des couveuses. Comment obtenir un effet émotionnel tel que les gens approuvent les résolutions de l’ONU et veuillent chasser par la force les Irakiens ?

Le meilleur moyen était de persuader les gens que Saddam Hussein était capable des pires massacres. Pour gagner l’opinion publique américaine à l’idée de la libération du Koweit, Hill & Knowlton a alors entrepris la recherche de témoins visuels acceptant de paraître en public.

Thomas Ross, de Hill & Knowlton, explique : « Dans cette affaire, notre rôle se limitait à "aider" les personnes acceptant de témoigner, à rédiger leurs rapports dans un anglais correct, afin que chacun puisse les comprendre. »

Question à Ross : Ainsi vous avez seulement aidé à faire de bonnes traductions ?

Ross : « Nous avons apporté notre aide pour les traductions, mais nous avons aussi assisté les témoins pour leur future parution, en les exerçant à répondre, par des questions/tests, à celles qui leur seraient vraisemblablement posées. »

Image : Nayirah en pleurs.

Commentaire du présentateur de la télévision : « Ce témoin-ci avait dû être particulièrement bien formé ? »

Nayirah : « C’était horrible ! Je pensais sans arrêt à mon neveu qui venait de naître et qui maintenant était peut-être déjà mort. »

Derrière le témoin, un observateur : Il s’agit de son père, ambassadeur du Koweit aux Etats-Unis, ce que presque personne n’a su.

Nayirah, longs cheveux sur les épaules (à l’ONU elle portait un austère chignon). Le Comité de l’ONU a cru qu’il s’agissait d’une réfugiée. Or, elle appartient à la famille royale de l’émir Al Sabah. Qui connaissait sa véritable identité ?

Devant le Conseil de sécurité de l’ONU, un autre témoin à charge contre l’Irak avait fait une forte impression : le soi-disant chirurgien Ibrahim. En réalité, c’est un dentiste. Il s’appelle Behbehani. Après la guerre, il s’est rétracté. Dr Behbehani : « Non, je ne peux pas confirmer cette affaire des couveuses. »

Question : « Alors, vous n’avez rien vu ?

- Non, rien. »

Mais qu’importe ! Tout avait été décidé. Le mensonge concocté par Hill & Knowlton a joué un rôle déterminant pour décider les Américains à la guerre et à l’envoi de soldats au Koweit.

Thomas Ross, président de Hill & Knowlton, est interrogé : « Croyez-vous que le paiement par le Koweit de 10 millions de dollars à Hill & Knowlton ait été un bon investissement ? »

« Un investissement des plus intelligents. »


(1) Pour la commodité de la lecture, la description de l’image est décrite en italique gras, les dialogues en italique maigre et le commentaire est en romain.
Sommaire - Haut de page