Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 283 du 17 janvier 2003 - p. 21
C’est à lire
Un pastiche hilarant signé Alain Paucard

Ayant à l’évidence résolu d’aborder avec la même virtuosité désinvolte tous les genres littéraires, Alain Paucard a déjà exploré les chemins du pamphlet ("Le cauchemar des vacances raconté à mon cheval"), ceux de la promenade coquine ("Guide des filles de Paris" qui, à en croire ses confidences au magazine Penthouse, avait nécessité un gros investissement physique puisqu’il avait dû vérifier deux mille adresses galantes...), ceux de l’hagiographie ("Dutourd l’incorrigible"), de la littérature épistolaire ("Un jour tu me remercieras, trente-cinq lettres de rupture")...

Et le voilà qui s’adonne à un exercice des plus périlleux : le pastiche, si brillamment illustré au début du siècle dernier par Reboux et Muller.

Mais quand ces deux ambitieux génies s’attaquaient à Shakespeare comme d’autres escaladent la face Nord de l’Everest, Paucard se borne, en vrai piéton de Paris, à monter dans un tortillard, si l’on ose écrire, en pastichant un des genres les plus injustement traités par la critique (mais les plus achetés par le lecteur) : le roman de gare.

La tentative, il faut le dire, est une réussite absolue.

Jusqu’à la couverture du livre, tout à fait inattendue chez un éditeur aussi austère que L’Age d’Homme, et qui évoque irrésistiblement ces éditions illustrées d’avant-guerre où des jeunes femmes trop blondes et alanguies, nées du pinceau pressé d’un portraitiste payé à la pièce, faisaient des promesses que le livre ne tenait jamais.

Le contenu est en tout point fidèle à l’emballage. Dès le résumé de "4e de couverture", on sent que Paucard s’est amusé comme un garnement.

Accumulant les poncifs (« l’amour sonne toujours deux fois »), enfilant les phrases toutes faites (« dix ans passent ») multipliant les clichés (« ils se retrouvent, se séparent de nouveau »), semant les lourdeurs de style (« le dénouement sera inattendu »), faisant prospérer les coquecigrues (« René Bordes se contente d’être pianiste de bar »), redoublant de lamentations pathétiques (« Quand il croit être maître de ses sentiments, elle meurt ! »), en un mot, jalonnant son livre de ces signes à quoi l’on reconnaît les premiers essais de ces adolescents polygraphes qui encombrent les placards d’éditeur.

Quiconque a, entre seize et vingt ans, pris le risque de jeter sur le papier l’encombrant fatras de désirs, de peurs, de regrets, de remords précoces qui sont le fond des amours de jeunesse, s’y reconnaîtra avec une hilarité mêlée, cependant, d’une ombre de nostalgie.

Il faut à Paucard toute la jeunesse de coeur dont on sait capable le Président du Club des Ronchons, pour retrouver aussi facilement l’écriture du débutant, délicieux mélange de style pauvre et de mots rares.

Il faut avoir quinze ans pour écrire : « sa relation avec Catherine était obérée par le manque d’argent. » Il faut avoir, rougissant et boutonneux, écumé les bars montants du "Guide des filles de Paris" pour savoir que « les serveuses sont jeunes et ont souvent l’ambition de monter des marches ». Il faut avoir été "yé-yé" et s’en souvenir pour évoquer « Ronnie Bird, un chanteur portant ce pseudonyme (qui) avait sévi dans les années soixante ». Il faut avoir lu et relu Maurice Dekobra jusqu’à l’avoir digéré pour écrire : « René avait touché le fond plusieurs fois, mais à chaque fois, par un grand coup de talon sur le sol, sur le fond boueux, il était remonté à la surface. La vie c’est simple, pensa René, ça consiste à respirer avec la tête hors de l’eau. »

N’en disons pas plus. Ce livre est un exercice de style dont l’hilarante réussite fera le bonheur des amateurs de canulars.

Et le lecteur n’aura pas le temps de se lasser. Paucard lui-même a borné sa plume, puisque ce tout petit opus ne compte que quatre-vingt-onze pages, dont seize blanches.

Serge de Beketch
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