Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 284 du 30 janvier 2003 - pp. 8 et 9
Les carnets télé du zappeur K. Membert
Sur Françoise Giroud
(Souvenirs incorrects)

Avant de disparaître dans le four crématoire du Père Lachaise, toute la semaine Françoise Giroud fut enterrée, par la télévision, dans un corbillard de louanges et de fleurs. On célébra sa Résistance, en omettant quelques détails. On donna en exemple son engagement politique, en oubliant certains aspects. On vanta ses qualités professionnelles et là nul doute n’était permis.

- Je n’ai pas entendu Servan-Schreiber, dit le zappeur. Il en aurait pourtant à raconter.

- Il est peut-être mort, dis-je.

- Vous rigolez ? Il n’a que 78 ans. Il doit être toujours, frétillant, en survête blanc... C’est un gamin.

- Quel âge a-t-il quand il rencontre Françoise Giroud ?

- 27 ans, et elle 35. La différence n’a jamais d’importance au début des romances. C’est plus tard qu’elle compte. Nous sommes en 1951. Légalement JJ n’est pas encore SS. Il est le petit-fils de Josef Schreiber, Juif originaire de la Prusse polonaise, représentant de commerce naturalisé français en 1894, comme ses fils. Un de ceux-ci, Robert, fondera le quotidien économique et financier, Les Echos, avec l’aide d’Albert Aronson, de Hazo et Robert Cohen, et de quatre Allemands résidant à Berlin. Six ans avant 1914, c’est déjà la France allemande. Plus tard un autre frère Schreiber marquera Les Echos. C’est Emile, le père de Jean-Jacques. Il faudra attendre 1952 pour qu’ils soient autorisés, par décret, à porter le nom de Servan-Schreiber (5 novembre, JO, p. 10 485).

- Ce qui me permettra de parodier un refrain à la mode :

Y a toujours, c’est marrant,
Un Schreiber et un Servan,
Y a toujours, c’est super,
Un Servan et un Schreiber.

- En 1951, légalement, Françoise Giroud non plus ne se nomme pas Giroud. Elle est née en 1916, à Genève, de Salih Gourdji, sujet turc d’origine juive, et de Elda Faraji, ce qui permet à Henri Jeanson d’écrire au moment de la création de L’Express : « Il est très intéressant d’avoir, grâce à elle, le point de vue politique turco-suisse. » Légalement Françoise Gourdji ne deviendra Giroud qu’en 1964 (JO du 9 juillet). Elle aurait pu s’appeler aussi Eliacheff. Elle avait épousé Witali Anatoli Eliacheff, dont elle divorcera après en avoir eu une fille en 1947 : Caroline. D’une précédente union elle avait un garçon, Alain-Pierre Danis, né à Clermont-Ferrand en 1941. Malgré le statut des Juifs, Françoise Gourdji avait préféré la France libre et la protection du maréchal Pétain. Elle ne lui manifesta jamais de reconnaissance.

- Ce ne fut pas la seule. En 1951, Jean-Jacques Schreiber n’a pas d’enfant, mais il est marié, depuis quatre ans, à Madeleine Chapsal, artiste, femme de mode et de lettres. Il a eu comme témoin Georges Bidault, le successeur de Jean Moulin, ancien président du Conseil, président du MRP, le grand parti démocrate-chrétien, et qui allait devenir le président du second CNR : Comité national de la Résistance à de Gaulle, pour l’Algérie française. JJ n’a jamais été nationaliste, ni chrétien, mais il a le goût des signatures qui l’imposent. On le verra bientôt avec Mauriac, Camus, Sartre, Théodorakis, arraché en jet à l’enfer grec. Surdoué, et d’abord d’un culot du diable, extravagant, sûr de lui et dominateur, il n’a pas encore fait grand-chose. En 1943, à Grenoble où elle était repliée, il a été reçu à l’Ecole Polytechnique. Il a aussitôt filé aux Etats-Unis apprendre à piloter. Il est revenu en août 1945, pilote de chasse. La guerre est finie. Il n’en a pas moins la médaille des Evadés et engagés volontaires, ainsi que la Croix de la valeur militaire. Cela donnera des idées à Françoise. Pour l’instant il travaille au Monde, mirobolant mais inconnu.

- Si elle n’a pas encore atteint la notoriété qui sera la sienne, Françoise Giroud, elle, est déjà connue. Prestigieuse rédactrice en chef de Elle, le magazine petit bourge-big bazar, elle est la vedette de France-Dimanche, dont Max Corre, son directeur-inspirateur, veut faire l’hebdomadaire du « surréalisme à l’usage des concierges ». C’est là que je l’ai côtoyée. C’est une jeune femme éclatante et secrète, solitaire mais aimant l’audience, bien habillée sans tapage, aimable mais distante dans un monde de familiarité lèche-museaux. Par attitude ses yeux rient quand son visage reste froid. Elle n’a pas appris son métier dans une école. Son journalisme est d’instinct, de nature, fait d’observation, de réflexion, d’adaptation et d’invention. Rédigés à la va-vite, ses portraits des locomotives du Tout-Paris dessinent et révèlent des personnages en racontant des histoires. Le désordre dans lequel celles-ci sont jetées n’est que d’apparence. Elles sont au contraire ajustées, dans une composition subtile, selon une logique particulière qui donne au texte de la vitesse et de l’imprévu. Pas d’exposition, peu de liaisons, pas de conclusion écrite pour violoncelle. Tout est si clair et simple qu’on croit l’exercice facile, comme on croit facile le numéro des acrobates qui, après le double saut périlleux, saluent le cirque du haut de leurs trapèzes. On n’imagine pas la somme d’efforts que l’un et l’autre exigent. Dans le travail, Françoise Giroud était un modèle d’application, de concentration, de résistance à la fatigue, et de talent mis au service de l’efficacité.

- Ce ne sont quand même pas ces qualités qui enflammèrent Jean-Jacques...

- Elles ont dû tenir leur rôle. Les pulsions amoureuses ne sont pas forcément exemptes de calculs. Si l’on en croit les différentes rumeurs qui tissèrent la légende, après un dîner mondain où tonna le coup de foudre suivi d’un rodéo automobile, Jean-Jacques aurait subjugué Françoise en lui demandant de l’aider à construire le journal de l’avenir, un journal neuf, audacieux, intelligent, ouvert sur le monde, révolutionnaire, le journal de la jeunesse à l’assaut du nouveau pouvoir, qui commencerait par faire éclater la vieille presse française. Dans l’enthousiasme on passa aux fondamentaux. Ce dut être torride. En 1991 Jean-Jacques Servan-Schreiber raconta que Françoise Giroud était « une panthère » dans l’amour.

- Ça ne me surprend pas, dit le zappeur, égrillard. C’est cette panthère qui vanta, dans L’Express, les attraits d’Emmanuelle, roman hard de Mme Arsan. On y trouvait un monsieur qui sodomisait un monsieur pendant que celui-ci sodomisait une dame, le tout dans une jonque, à Bangkok.

- Ne vous excitez pas. Souvent femme varie. Françoise Giroud retira son nom de l’ours(1) de L’Express parce que JJSS publiait un numéro spécial à la gloire d’Histoire d’O, roman sado-maso écrit pour émouvoir Jean Paulhan, le pape des Lettres... Quand on lui rapporta le jugement de son ancien amant, la panthère répliqua, non sans dédain :

- Jean-Jacques dispose de 200 mots. Ça exclut les nuances. Il a une capacité d’amour nulle.

Nulle ou non, la passion dura neuf ans et se prolongea en changeant de forme. Elle donna naissance à un enfant turbulent, qui devint un géant (de 70 000 à 700 000 exemplaires) : L’Express. Elle faillit aussi se solder par un suicide très parisien. En 1960, Françoise Giroud apprend que Jean-Jacques chéri va se remarier. Il épouse Sabine Becq de Fouquières. Elle est plus jeune que lui. Elle est belle. Elle va lui donner des enfants. Elle appartient à la vieille noblesse française. Ce qui ne gâte rien. Surtout quand on est républicain d’origine juive allemande. Le 11 mai, en quittant le journal, Françoise Giroud remet à Philippe Grumbach un billet « strictement confidentiel » et sybillin : « Je pense que le mieux est de dire, ici, que j’ai dû partir de toute urgence... pour Rome, par exemple. Je vous rappellerai chez vous. Merci de votre amitié. Gardez-la à Jean-Jacques aussi. Il en aura bien besoin. Françoise. » Le lendemain elle n’a pas appelé. Son téléphone ne répond pas. On court chez elle. On enfonce sa porte. Françoise est sans connaissance. Elle aurait essayé de s’empoisonner. On parle aussi de mort romaine, dans la baignoire. Dieu merci elle a été trouvée à temps. Elle vivra encore 42 ans et 6 mois.

- Ce ne sera pas son seul raté. Elle a connu de nombreux revers en politique : Mendès, L’Express quotidien, Monsieur X, le Parti radical, le fiasco de sa candidature à l’Europe...

- Oh, la politique... On peut se demander si Françoise Giroud ne s’y est pas intéressée, d’abord, pour partager aussi avec JJSS cette passion qui le dévorait. Ses idées politiques étaient bien floues. Elle était de gauche parce que c’était la mode, par snobisme, atavisme, cosmopolitisme, environnement, et par une détestation-haine de la droite nationaliste. Pour le reste, son surnom de jeunesse, Bouchon, lui allait toujours très bien. Elle flottait. En 1974, elle écrit, dans Le Provençal de Gaston Defferre, qu’elle votera Mitterrand contre Giscard. Giscard est élu. Il lui demande de devenir secrétaire d’Etat à la Condition féminine. Françoise Giroud se met en congé de L’Express. Elle accepte. Le Premier ministre s’appelle pourtant Chirac. Facho-Chirac, un des ennemis de L’Express, celui qui surnommait Jean-Jacques le turlupin. N’empêche... C’est oui. Chirac claque la porte de Matignon (1976). Barre le remplace. L’affreux Babarre, le gaullo-libéral. Qu’importe... Il lui demande de poursuivre son sacerdoce à la Culture. Elle accepte à nouveau. Ce n’est pas tout. Elle accepte encore de figurer sur les listes de l’UDF que le comte Michel d’Ornano, ce fieffé réac, veut installer à l’Hôtel de Ville. Quand on est une femme de gauche, la descendante par l’échelle de secours de Louise Michel et de Séverine, c’est la totale !

- C’est à cette occasion que, pour attirer le client, c’est-à-dire l’électeur, elle couvre les murs du XVe, sa circonscription, d’affiches où elle se pare de la médaille de la Résistance. C’est compter sans la vigilance de Maurice Bayron, sénateur RPR de Paris, Compagnon de la Libération. Il porte plainte pour port illégal de décoration. La médaille, c’est la soeur aînée, Djenane Gourdji, qui fut déportée à Ravensbrück. Françoise fut bien arrêtée et internée à Fresnes de mars à juin 1944. Elle aurait fait partie d’un réseau, le réseau Antoine. Mais c’est Joinovici qui l’a fait libérer. Joino, l’ancien chiftir devenu milliardaire pendant l’Occupe, le Juif bessarabien, pourvoyeur de la Gestape et des Bureaux d’achats, un ignoble parmi les ignobles. Les pires peuvent avoir du coeur... On a évoqué aussi des combines de marché noir où aurait été mêlé Witali Anatoli Eliacheff... Glissons. Il y a prescription. Il n’en reste pas moins que l’enquête ne découvrit ni de proposition d’attribution, ni de décret au nom de Françoise Gourdji-Giroud. Le procureur classa l’affaire, la bonne foi ayant pu être surprise... On n’allait pas condamner une journaliste aussi célèbre dont tout Paris répétait les traits. Deux me reviennent en mémoire. Le premier visait Simone de Beauvoir : « Elle massacrait un beau visage intelligent avec une coiffure et des ornements de mercière apprêtée pour la messe. » Le second avait pour cible notre ami Jean-Louis Tixier-Vignancour. C’était en 1965. A la faveur de la première élection présidentielle, la démocratie gaulliste permettait au candidat Tixier de s’exprimer, pour la première fois, à la télé. Nous l’attendions, le coeur battant, certains que son immense talent d’orateur, sa fougue, son émotion, son humour allaient faire des miracles. Il parut, épuisé par la campagne, le visage creusé, l’oeil éteint, la bouche tordue. Féroce, Françoise Giroud écrivit : « Hier, Tixier-Vignancour est venu nous parler d’Henri IV avec la tête de Ravaillac. » Cette citation contre notre camp sera mon dernier hommage à l’adversaire disparue.

Pour le zappeur K. Membert
François Brigneau

(1) Ours : en argot journalistique, la liste des collaborateurs que le journal publie dans chaque numéro.
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