Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 284 du 30 janvier 2003 - p. 11
Coup de gueule
par Claude Timmerman
Le "Prestige" des "zexperts"

La tragique affaire du Prestige illustre parfaitement la démarche mentale de nos dirigeants que certains mauvais esprits intituleraient : Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué.

Le but du jeu consiste d’abord, face à un problème donné, à le confier à un comité de zexperts qui, comme les médecins de Molière, cachent leur ignorance ou les limites de leur art derrière des mots compliqués et rendent ainsi le problème inintelligible au commun des mortels.

Les zexperts sont alors en situation de monopole pour le traiter, étant les seuls à pouvoir décoder le charabia dont ils l’ont habillé : le zexpérien.

Cette technique est particulièrement employée dans toutes les sciences dites Zumaines, notamment en psychologie et surtout en pédagogie où les progrès foudroyants de l’analphabétisme, rebaptisé illettrisme en zexpérien, laissent prévoir que d’ici une génération le niveau moyen d’instruction de la jeunesse française aura rejoint - voire dépassé, mais en crevant le plancher, pas le plafond - celui d’une tribu sahélienne en guerre civile endémique depuis vingt ans.

On sait depuis longtemps que rhabillée en « technicienne de surface » la femme de ménage n’a pas vu son métier devenir pour autant plus facile. Mais qui sait si le « technicien d’environnement en zone urbaine » est balayeur de rue ou tondeur de pelouse ? Qui est capable de reconnaître dans « l’aire ludique d’éveil corporel » notre bonne vieille cour de récré où l’on ne joue plus avec un ballon mais avec un « référentiel bondissant » ?

Les bureaux d’étude sont virtuoses dans cette arnaque.

J’ai eu par exemple entre les mains une étude de remembrement agricole qui recommandait de « veiller à rechercher la progression des métrés des linéaires des accès ». Il m’a fallu un moment pour comprendre que les zexperts conseillaient de « tâcher d’augmenter la longueur des chemins » !

Cette différence entre le conseil de bon sens et l’inextricable recommandation en zexpérien justifie à elle seule les honoraires colossaux des bureaux d’étude. Quant aux résultats pratiques de leurs études, les zexperts et leurs bureaux laissent à la base le soin de s’en occuper.

Ainsi, dans la construction du tunnel de la vallée d’Aspe, il est évident que l’étude recommandant de « procéder à l’allégement de la densification croissante du trafic routier marchandise » a été facturée plus cher que ne l’aurait été le simple conseil de bon sens de « limiter le nombre des camions », mais n’aurait-on pas attendu plutôt des zexperts qu’ils préconisent d’élargir la route dont, sur plus de vingt kilomètres, l’étroitesse transforme en exploit le croisement de deux semi-remorques ?

On avait pourtant l’expérience de l’entrée du viaduc d’Auteuil à la sortie de Paris sur la A 13, où le resserrement brutal de quatre voies d’accès à deux provoque chaque jour de gigantesques embouteillages qui, aux heures de pointe, engorgent le périphérique lui-même.

De même, les zexperts recommandent le ferroutage. Très bonne formule sans doute... mais ces zexperts ne se sont pas avisés que, dans la plupart des sites, l’espace entre les voies est insuffisant pour que deux plateformes porteuses de semi-remorques se croisent sans s’accrocher !

Le ferroutage obligerait donc à arracher et à reposer des centaines de kilomètres de voies après avoir élargi le ballast. Les zexperts ont-ils calculé le coût de ces travaux pharaonesques (y compris leurs honoraires...) ?

L’affaire du Prestige est de la même farine.

Le Libre Journal a déjà décrit les processus.

Les zexperts, au lieu de sacrifier une crique confinable où isoler le navire selon le conseil des marins, l’ont fait remorquer en haute mer où, comme les marins l’avaient annoncé, il s’est brisé.

Les zexperts ont expliqué que le froid des profondeurs allait figer le fuel lourd, sans penser à ce que savait un élève de seconde en classe de physique : les trois cent cinquante atmosphères à cette profondeur allaient faire craquer la coque et chasser le produit pâteux.

Les zexperts ont alors envoyé un sous-marin de poche, merveille de technologie, colmater les brèches existantes... sans écouter ceux qui avaient compris que la pression allait créer de nouvelles fissures à mesure que les premières seraient bouchées !

C’est que les zexperts n’ont que mépris pour ce banal bon sens paysan qui sait de toute éternité que lorsque quelque chose est tombé il n’y a rien d’autre à faire que de le ramasser.

Il est vrai qu’il est plus simple et mieux payé de recommander « l’optimisation de l’utilisation des matériels appropriés à la récupération manuelle des résidus surnageants » que de se retrousser les manches pour foutre les mains dans le coaltar...

C’est donc un marin breton, et pas un expert, qui a eu l’idée de transformer un chalut de surface pour le faire tirer par deux bateaux et recueillir environ trois tonnes de résidus à l’heure...

Les zexperts, eux, ont ricané : c’est un tonnage ridicule.

C’est vrai, mais ça marche.

Un jour, au Maroc, une fabuleuse rouvraie fut ravagée par un incendie. Les zexperts, effondrés et bras ballants, répétaient « Il faudra des siècles pour réparer ça. »

Alors Liautey ordonna sèchement : « Alors au travail, messieurs ! Raison de plus pour ne pas perdre de temps ! »

Récupérer les excréments du Prestige au filet prendra sans doute des mois mais le fait est que les zexperts, grassement payés, n’ont encore rien inventé de mieux que notre marin pêcheur bénévole et son chalut bricolé.

Comme disait Audiard, un con qui marche va toujours plus loin qu’un énarque qui reste assis.

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