Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 284 du 30 janvier 2003 - p. 13
Bon sens interdit
par Anne Merlin-Chazelas
Patrie
et
Europe

Il me paraît impossible d’être contre l’Europe et contre le désir de « faire l’Europe ». En effet, ne serait-il pas éminemment souhaitable que tous les pays d’Europe, ayant renoncé à se faire la guerre, tentent de progresser ensemble vers un état de prospérité commune sans cesse grandissant ?

Pourtant, il est d’évidence que « l’Europe-telle-qu’on-nous-la-fait », parfois dénommée Euroland, ne répond pas à ce souhait.

Il faut bien reconnaître qu’elle représente un échec quasi total : ayant renoncé à tout ce qui aurait pu faire son unité, elle tente de coller ensemble et de ligoter dans un infernal réseau de réglementations des pays que, pour l’instant, tout tend à séparer.

Il y a eu une véritable Europe, que l’on appelait la Chrétienté : unie par une même foi en la Trinité divine, en l’Incarnation et en la Rédemption, cette Europe était catholique ; elle avait pour voisine, mais non pour ennemie, une autre partie du continent européen qui partageait la même foi mais qui s’était séparée d’elle par le Grand Schisme d’Orient et qui était orthodoxe ; sur son flanc sud-est, les conquêtes ottomanes avaient ouvert une plaie dans les Balkans, où les habitants avaient été islamisés dans leur majorité, même si une bonne partie restait chrétienne de coeur.

Dès le XVIe siècle, le schisme anglican et la Réforme protestante devaient porter un rude coup à cette Chrétienté. Elle n’était pas morte, toutefois, et Henry VIII comme les princes protestants d’Allemagne continuaient à rendre, des lèvres tout au moins, un culte à ce qu’elle avait été et à jurer de la défendre contre le Turc.

Dans l’Europe qui survivait tant bien que mal à ce coup, il restait beaucoup d’éléments communs et l’on y circulait sans passeport.

Il ne faut pas se le dissimuler, cette Europe, la seule authentique dans notre passé, a vécu. Et l’Euroland en préparation n’a aucune de ses vertus.

Qu’est-ce qui unit en effet les quinze pays (bientôt vingt-cinq et plus) de l’Euroland ?

Ni la langue, malgré les efforts de certains pour faire de l’anglo-américain la langue unique. Mais ce n’est pas l’essentiel, puisque des patries parfaitement vivaces ont vécu (et vivent encore, comme la Suisse) en parlant plusieurs langues.

Les pays de l’Euroland ne partagent pas non plus le même système de protection sociale, le même système fiscal, le même système scolaire et universitaire, ni, en dépit des efforts de Bruxelles, la même législation dans les domaines les plus importants : liberté individuelle, liberté de la pensée, de la presse, accueil des étrangers extra-communautaires, etc. Ils n’ont ni politique militaire commune, ni politique étrangère commune.

Je l’ai déjà dit, non seulement ils n’ont pas la même religion, mais la plupart d’entre eux, comme Chirac vient de le répéter, refusent toute allusion à la religion qui a jadis fait son unité : seules les religions non chrétiennes (islam, judaïsme, bouddhisme...) ont droit au respect.

Les européistes n’ont d’ailleurs de cesse (par la préférence donnée aux immigrants islamiques, par le projet d’intégration de la Turquie, puis de tous les Etats musulmans de la Méditerranée) de transformer ce qui fut la Chrétienté en un ensemble islamique dont ils espèrent (en vain d’ailleurs) faire ensuite un ensemble sans religion, et d’ailleurs sans politique, soumis aux seuls impératifs économiques.

Deux éléments seulement d’unité : la monnaie unique (d’ailleurs refusée par certains Etats de l’Union européenne) et la réglementation de Bruxelles.

La monnaie unique se révèle inutile et même nuisible : quel intérêt, alors qu’il existait l’écu (ou l’euro première manière) permettant les échanges internationaux entre entreprises ou services publics, à empoisonner la vie de centaines de millions de personnes sous prétexte de faciliter les vacances des plus favorisés ?

Les patries de la Chrétienté se passaient fort bien d’une monnaie unique : à l’exception du billon, monnaie fiduciaire qui n’avait que la valeur que la loi lui donnait, toutes les monnaies en métal précieux permettaient (pourvu qu’elles soient de bon poids et aloi) aux particuliers de s’acquitter partout de n’importe quelle dépense. Quant aux dépenses des Etats et des entreprises, elles s’accommodaient fort bien du système de la lettre de change, puis de l’écu...

La réglementation de Bruxelles est pire qu’inutile : elle s’impose à tous les pays membres, souvent contre leur intérêt ; elle est souvent ridicule, comme lorsqu’elle réglemente la longueur des concombres ; elle est nuisible quand elle impose aux écoliers des goûters industriels en interdisant l’habituel pain et chocolat. Elle est gravement nuisible quand elle favorise la pêche ou l’agriculture industrielles aux dépens des agriculteurs traditionnels et des petits pêcheurs artisanaux.

Certes, les Etats-nations de l’Europe de jadis se sont eux-mêmes constitués à partir d’éléments souvent disparates : mais en l’absence de réglementations contraignantes jusque dans les détails de la vie quotidienne, il n’était pas très difficile - et ce fut fait - d’en unifier les éléments principaux. Ce qui est impossible aujourd’hui.

Mais le plus grave, c’est que l’Euroland s’est condamnée à mort (ce dont je me consolerais aisément) et a peut-être condamné avec elle l’avenir de la paix d’une Europe chrétienne (ce dont je me désole), à cause d’un vice congénital.

En effet, les « faiseurs d’Euroland » ont employé tous leurs efforts à détruire l’idée de patrie, l’amour de la patrie et à instiller la plus grande indifférence au bien commun dans la patrie et dans la Chrétienté.

Alors qu’il aurait fallu développer l’amour de la patrie pour que celui-ci s’étende à toute la Chrétienté, ils ont commencé par détruire la patrie sans rien proposer à la place qui puisse attirer les coeurs et provoquer les enthousiasmes.

Sommaire - Haut de page