Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 284 du 30 janvier 2003 - p. 15
Traditions
par Michel de L’Hyerres
Un grand
danseur

Dans un temps où s’est développé un malaise dû à la cabale inique dirigée contre Claude Bessy, directrice de l’Ecole de danse de Nanterre(1), sur lequel nous reviendrons prochainement, il est intéressant de se pencher sur le cas de l’un des plus purs pur produits de cette formation d’élite : Wilfried Romoli, premier danseur de l’Opéra national.

Nous allons voir qu’il existe là un lien évident entre cette pestilence démocratique et nos études précédentes concernant notre survie car s’opposent au sein de cette grande maison deux grandes tendances :

- la première, celle de la qualité, de l’expression juste dans ce domaine hégémonique de la culture française : chorégraphie et lyrique, remarquablement dirigés par Hugues Gall ; et, pour ce qui concerne cette étude, par la directrice de la danse Brigitte Lefèvre, avec Claude Bessy pour la formation des artistes ;

- la seconde, hélas, celle de l’égoïsme corporatif des syndicats maison qui, pour parfaire leurs privilèges déjà garantis par le statut de la fonction publique, n’hésitent pas à saboter carrément des représentations (les exemples sont légion) afin d’obtenir « toujours plus » au détriment du bien commun.

Mais revenons à notre sujet : Wilfried Romoli, qui se trouve au premier plan, à l’Opéra, par son image personnelle et par les rôles de soliste les plus en vue qu’il assume sur la scène mondiale.

J’ai découvert ce grand artiste en 1997, le 2 novembre, à l’Opéra-Bastille, lors d’une représentation du Lac des cygnes où il tenait, face au prince égaré, Siegfried, joué par Laurent Hilaire, le rôle énigmatique de Rothbart, le méchant déterminé qui va triompher du précédent.

J’ai sur-le-champ été impressionné par la force, la virilité de Wilfried, belles qualités qui vont se confirmer en s’accentuant lors d’une autre création de Petipa, Raymonda, dans le rôle d’Abderam, le prince mauresque qui rappelle le nom du gouverneur d’Andalousie tué par Charles Martel à la bataille de Poitiers en 732.

Nous sommes là, à la fois, en pleine histoire et en toute actualité : d’une part, un prince décadent, style Louis II de Bavière, le roi perdu dans ses rêves qui incarne le déclin de l’Occident, portant le nom dérisoire de Siegfried, (la paix victorieuse), et, d’autre part, dans Raymonda, Abderam, qui évoque la dangereuse offensive islamique contemporaine comme une revanche posthume d’Abd-al-Rahman, mille deux cent soixante-et-onze ans après Poitiers !

Il est étonnant et significatif que Wilfried porte dans son prénom « der Wille », la volonté, expression de sa qualité morale essentielle allant de pair avec son énergie, sa virilité, en bref, sa sauvagerie native maîtrisée par son art et son ascétisme, traits qui forgent sa personnalité.

Ce qui nous change de Louis II de Bavière !

Que cet artiste soit demeuré premier danseur au lieu d’être justement nommé étoile vu son grand talent et sa technique accomplie n’est pas surprenant pour la simple raison que le modèle maison du danseur étoile est conditionné par le règne en cour de l’imagerie romantique désuète du mâle gracieux et sensible : Prince charmant de La Belle au bois dormant, voire l’aristocrate instable et déchu du Lac des cygnes.

Wilfried, bien que largement sollicité par les chorégraphes dans les créations contemporaines, demeurera atypique tant que son style de mâle viril ne s’imposera pas dans les coeurs et dans les esprits. Dans cette perspective, la première production du Lac des cygnes à laquelle j’ai assisté à l’Opéra-Bastille en octobre dernier a démontré que cet artiste, toujours dans le rôle de Rothbart, a su imposer son caractère volontaire et offensif en parvenant à orienter en ce sens sa chorégraphie...

Ceci dans une mise en scène toujours plus somptueuse et un perfectionnement chaque fois nouveau, tant pour les solistes que pour les ensembles. Un régal pour les spectateurs à porter au compte aussi bien de la maîtrise que des artistes, danseurs et musiciens.

Cet athlète de haut niveau, époux et père de deux jeunes enfants, fait montre d’un remarquable équilibre. Il a l’élégance d’un parfait ambassadeur de la renommée de l’Opéra national, aussi bien par ses propos mesurés, prudents, que par son souci quotidien, par l’exercice assidu, de sa perfection artistique.


(1) Lire le remarquable article de Jean Cochet dans Présent du 11 janvier 2003, p. 6.

Repères de Wilfried Romoli :
1973 : Entre à dix ans à l’Ecole de danse de l’Opéra de Paris ;
1979 : Engagé à seize ans dans le Corps de ballet ;
1984 : Premier prix du Concours international de danse de Paris ;
1989 : Promu Premier danseur ;
1992 : Par Noureev, tient le rôle principal de Solor dans La Bayadère ;
2002 : Crée avec Kader Belarbi Hurlevents à l’Opéra de Paris.
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