Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 285 du 8 février 2003 - pp. 4 et 5
Ma semaine tragique
Brasillach, 58 ans après...

Lundi 3 février 2003. J’entre dans ma semaine tragique. En apparence, rien n’est changé. Je vais, je viens, je vaque vaguement. Je lis. Je rêvasse. Je suis la télé d’un derrière distrait. Je réponds au téléphone : « Ça va ? - Ça va. - Alors ça va. - Accroche-toi, fils », dit Tonton. C’est lui qui retourne à l’hôpital, la caserne de la retraite. En vérité, je suis ailleurs. Comme tous les ans, jusqu’au 6 février, 9 heures 48, j’hiberne dans ma machine à remonter le temps. J’écoute mon vieux phono à pile : Douce France !... et puis une chanson encore plus vieille que moi : J’avais un camarade... C’est un air qui me serre le coeur, malgré ses piles.

Est-ce le climat général ? Ce pèlerinage rituel à la prison de Fresnes, et au stand de tir de Montrouge, me paraît encore plus lourd de tristesse et de dérision. Pourquoi, Seigneur, pourquoi ? Sous les mots d’aujourd’hui j’entends les mots d’alors. Dans la grisaille froide de l’hiver traînent des rires et des sanglots, des voix légères, des voix amères, beaucoup de ricanements aussi. Quand le ricanement devient la principale arme de défense, il y a du souci à se faire... Des ectoplasmes passent qui rappellent des fantômes. Des similitudes s’ébauchent. Des ressemblances se dessinent. Elles suscitent l’amalgame. Ça clone méchant dans le devoir de mémoire.

Nous voici donc devant une nouvelle guerre-éclair. La dernière dura sept ans. La prochaine, on ignore. Cent ans ? Perpète ? Le pire n’est pas toujours impossible. Entre les Etats-Unis d’Amérique, maîtres de la mer, de la terre, du ciel, et de la banque, donc des nations les plus friquées de cette vallée de larmes, et un terrorisme disparate mais planétaire, tenant les caves, les bidonvilles, les ruines, les gourbis, les grottes, les forêts et les nuits sans lune, le conflit peut durer. Le match au finish, robots contre hommes mutant sous-hommes, réservera des surprises. La guerre contre la guérilla engendrera un état d’insécurité endémique, totale et tous azimuts. Le monde s’y fera. Il s’y fait déjà. On se fait à tout. Il y aura des périodes d’accalmie, pour le commerce, les soldes, la Fête des mères. Elles seront suivies de périodes d’intensité, active, comme les volcans, pour redonner goût à l’épargne et à la défense de nos valeurs. Les Amerlocks, qu’on est bien obligé de baptiser les Amershylocks, sont prêts. Ils tiennent l’Axe du Bien, Washington-Tel-Aviv. Ils ont les armes absolues et l’argent. Ils vont avoir l’exclusivité du pétrole jusqu’à extinction des puits. Ils ont gagné la Deuxième Guerre mondiale contre des ennemis autrement redoutables que l’Irak. Ils vont gagner celle-ci, les doigts dans le nez. Il y a de la place. Ils gagnent toujours, sur tous les tableaux, à n’importe quel prix. Ce sont les autres qui saignent et qui casquent... Ce ne sera pas Féerie mais Tragédie pour une autre fois qu’on va nous jouer et les derniers massacres seront sans bagatelles. Merci Ferdinand de nous avoir affranchis. Ça me rappelle tant de choses à trois jours de l’anniversaire... Le cinquante-septième anniversaire de la mort qui aura le plus marqué ma vie.

La mort qui a le plus marqué ma vie

Robert Brasillach fut fusillé, au fort de Montrouge, le 6 février 1945, par un peloton de soldats français en mission d’exécution commandée par la coalition au pouvoir. Elle se composait de gaullistes, de communistes, de socialistes et de chrétiens, démocrates de surcroît. J’espère n’oublier personne. Dans le cas contraire, le lecteur peut compléter.

Brasillach aurait eu 36 ans au mois de mars. Ecrivain et journaliste, français (comme les soldats), il laissait une oeuvre diverse, originale et remarquable. Deux livres de souvenirs, émouvants de jeunesse que la mort rendait plus précieuse encore ; des poèmes, dont les célèbres Poèmes de Fresnes que tint à enregistrer Pierre Fresnay ; neuf romans riches de promesses, de vie, d’apprentissages ; deux livres sur le cinéma ; un autre sur le théâtre ; des pièces ; une Jeanne d’Arc où se mêlaient le présent et le passé ; l’Anthologie de la poésie grecque ; des milliers d’articles, de reportages (dont l’un, sur Katyn, a dû peser sur son destin) ; des études sur les écrivains qui faisaient de lui un des premiers critiques de son temps (Corneille, Les Quatre Jeudis) ; huit années de feuilleton littéraire hebdomadaire à « L’Action française »... Un pareil travail permettait de mesurer celui que ce jeune homme accomplirait si la vie ne lui était pas ôtée. Cet aspect du drame ne retint ni l’attention des jurés ni celle des magistrats. Avec l’aval de François de Menthon, ministre de la Justice démocrate-chrétien, les premiers avaient été choisis sur des listes d’adversaires fournies par le Parti communiste. Dans une situation de guerre civile, ça ne pardonne pas. Les seconds voulaient faire oublier qu’ils avaient prêté serment au maréchal Pétain.

Ce matin du 6 février 1945, l’air est gris et froid. Brasillach porte une écharpe de laine rouge autour du cou, sur un pardessus bleu marine. Le soldat chargé de lui lier les mains au poteau n’y arrive pas. Il doit avoir les doigts gourds. L’officier commandant la mise à mort appelle le maréchal des Logis. Celui-ci ne réussit pas du premier coup. Les secondes sont terribles. Robert se tient droit devant son poteau. Il a la tête haute, pâle, mais fière... Me Isorni, son avocat, qui l’assiste jusqu’au bout, donna plus tard tous les détails. Le greffier lit l’arrêt qui rejette le pourvoi. Robert lui répond. Au peloton il crie : « Courage ! » Il en faut quand on est douze, avec des fusils, et qu’on doit tuer un homme ligoté et sans arme. Pour lui il crie aussi : « Vive la France ! » Que peut crier d’autre un nationaliste français ? Le feu de salve explose. Le haut du corps se sépare du poteau. Il semble se dresser vers le ciel. La bouche se crispe. Le maréchal des Logis se précipite. Il donne le coup de grâce. Quand le condamné à mort n’a pas été gracié, c’est la règle. Une grosse larme de sang goutte sur le front. Le corps a glissé au pied du poteau. On l’enlève pour l’emmener au cimetière de Thiais. Il sera enfoui, anonyme, dans le quartier des suppliciés. Vive la France !

***

L’instruction s’était contentée d’une heure et demie pour interroger l’inculpé et lui permettre de répondre aux questions posées sur un bon millier d’articles.

Le 19 janvier 1945, la délibération fut encore plus rapide. Il lui suffit de vingt minutes. Robert Brasillach était condamné à mort pour intelligence avec l’ennemi. L’intelligence, nul ne doutait qu’il en eût. Avec l’ennemi, c’était moins établi. L’ennemi n’existait plus. Le traité d’armistice signé le 22 juin 1940 par le Troisième Reich allemand et la Troisième République française le mettait entre parenthèses. En droit, l’article 75 ne s’appliquait pas à Brasillach. Mais que vaut le droit dans la guerre civile ? Que valait-il devant l’énormité des crimes perpétrés, en série, avec préméditation par l’accusé ?

Ces crimes n’étaient pas discutés. Non seulement Brasillach ne les niait pas mais il les revendiquait. De 1941 à 1944, il n’avait cessé de dénoncer l’entrée de la France dans la guerre et les influences qui, après nous avoir désarmés, nous y poussèrent. Il en profitait pour répéter le peu d’affection qu’il nourrissait pour l’Amérique et Israël. Voici un exemple. A un « Français naïf » il écrivait : « L’Amérique t’a trompé... Personne ne t’a trompé plus cruellement que l’Amérique... Elle a exploité les divisions de l’Europe qui profitaient à ses marchands de machines et à ses acheteurs d’or. Elle te méprise du haut de ses dollars... de ses bandits, de ses trafiquants, de ses nègres et lyncheurs de nègres, de ses puritains et de ses divorces à la vapeur, et avant tout du haut de ses Juifs. »

Le mot tabou était jeté. S’il parlait de « l’énergie américaine », des « solides qualités de la race », « des beaux exemples humains (donnés) par les pionniers et les défricheurs de terre », le « malheureux Brasillach » (comme disait Mauriac) revenait vite à son obsession : « A côté de cette Amérique créatrice, il y a une Amérique abominable, le ramassis de tous les ghettos de l’Europe centrale, la presse juive, la radio juive, le cinéma juif, les affaires juives, découvrant leur drapeau d’élection dans la bannière étoilée. »(1).

Voilà, cher Robert, mon cadeau d’anniversaire

Aujourd’hui ces imprécations épouvantables conduiraient Brasillach devant la XVIIe Chambre correctionnelle. Elles tombent sous les coups (et le coût) de la loi Fabius-Gayssot qui punit sévèrement la xénophobie, la discrimination raciale et l’antisémitisme. Brasillach serait condamné à de lourdes amendes, à des dommages-intérêts importants et à de la prison ferme. En 1945, quoique le délit de xénophobie fût à géométrie variable - ce qui permettait de déclarer qu’ « il n’y avait de bons Allemands que morts ! » en toute impunité - rien que la mort n’était capable d’expier ce forfait.

Cette perspective n’arrêta pas Brasillach. Au spectacle de la jeunesse allemande se sacrifiant de la mer Noire à la Baltique pour empêcher l’Armée rouge, équipée et véhiculée par l’Amérique, de débouler jusqu’à Brest en passant par les Galeries Lafayette, le « malheureux » crut utile d’en rajouter. De « collaborateur de raison » il était devenu « collaborateur de coeur », écrivit-il. Alors que les Allemands passaient d’une victoire probable à une défaite quasi certaine, il ajouta : « Indépendamment des fluctuations de la guerre... la France doit s’entendre d’avance avec l’Allemagne pour former avec elle le syndicat des vaincus si le malheur le voulait, pour former avec elle une unité de l’Occident fort dans l’autre cas. »(2).

Une pareille obstination dans l’erreur ne pouvait se terminer que devant les fusils de Montrouge. Si seulement il avait attendu 58 ans ! Ces mêmes fusils lui auraient présenté les honneurs. Et, qui plus est, au commandement du président Chirac. C’est lui qui aujourd’hui privilégie le syndicat France-Allemagne, union n° 1 d’un Occident fort, expression du couple franco-allemand dont le premier enfant sera la nationalité commune. Le fusillé n’aurait pas osé. Comme le temps passe... Quel avenir aurait été le sien s’il n’était pas allé se livrer aux bourreaux parce qu’ils avaient arrêté sa mère à sa place ! Deux jours avant la fin, à Fresnes, au rez-de-chaussée de la première division, dans cette cellule où je l’ai vu pour la dernière fois, il écrivait : « Tout, quand vous voulez, Seigneur, est possible. » Mais le Seigneur ne le voulut pas et ça saigna.

Voilà, cher Robert, mon cadeau d’anniversaire. Le cinquante-septième, le dernier peut-être... Qui sait ? Quand on aborde ces rivages de l’âge, comment n’y penserait-on pas ? Où qu’on se tourne et retourne, on marche dans un cimetière. Encore une chanson pour mon phono. Fréhel ? Tu te souviens ? Sa voix rauque, veloutée Gauloises-perniflard... Où sont-ils donc tous mes copains ? Si je me permets de te le dire, c’est qu’on ne t’a pas laissé le temps de découvrir les privilèges de la vieillesse.

François Brigneau

(1) L’amitié du Tartuffe américain est une calamité sans remède. "Je suis partout". 21 avril 1941.
(2) Naissance d’un sentiment. "Révolution nationale", 4 septembre 1943.
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