Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 286 du 20 février 2003 - pp. 8 et 9
Les carnets télé du zappeur K. Membert
Les cinq lettres de Mme Bachelot
et les discours de M. de Villepin

Jeudi 13 février. Veillée d’armes. Demain c’est le jour J. De la force ou de l’intelligence, qui l’emportera ? L’heure n’est pas à la rigolade. Le zappeur zappe pourtant en chantant :

Roselyne,
C’est ma copine !
Bachelot,
C’est du costaud !

Il explique :

- Je l’avais remarquée quand elle devint ministresse du Développement durable. Le Développement durable ! Quelle émouvante ambition quand on est possesseur de la carte vermeille... De là à l’estimer capable de symboliser la résistance à l’hégémonie yankee, il y avait une marge. Elle l’a franchie. Roselyne Bachelot, c’est une nana modèle Jeanne Hachette modifié Mme Sans-Gêne.

- Ne forcez-vous pas un peu le dithyrambe ?

- Arrière la mesure et les coteaux modérés. Je vous vois venir avec vos pieds à coulisse et vos petites balances. Passez outre ! Il y a huit jours, le non français commençait à mollir. Avec sa voix tranquille et rassurante, le parti de l’étranger expliquait qu’il fallait comprendre et infléchir. Dans sa forteresse volante camouflée en charter, Donald Rumsteak arrivait à Munich.

- Vous voulez dire Rumsfeld ?

- Je dis Rumsteak, car il est saignant, le porte-flingue, malgré sa tronche de pasteur presbytérien, sorti juste du frigo pour la cérémonie. Saignant et constipé, faux-cul et pisse-froid, malembouché, la bouche mince entre parenthèses, l’oeil chafouin, le nez pointu des sadiques glacés...

- Le voilà habillé pour l’hiver !

- ... il venait faire sa fête à cette pauvre "vieille Europe". Roselyne n’a pas aimé. Elle a en horreur les malotrus qui bousculent mémère dans les pots de fleurs, parce qu’elle se refuse à leur filer le train. Tout Rumsteak qu’il fût, elle lui a balancé les cinq lettres. Oui, monsieur. Comme Cambronne à Waterloo. Vexé comme un cow-boy qui s’est pris les nougats dans son lasso, Rumsteak est remonté fissa dans sa forteresse devenue voiture-balai. Il a juste eu le temps de s’écrier : « C’est une honte ! » Vous ne pouvez savoir comme l’indigène reluisait. Une vieille chanson lui tournait dans le coeur... adressée à la reine d’Angleterre... le 31 du mois d’a-oût... Pour les arrière-arrière-petits-fils des déportés bretons sur les pontons british, merci Roselyne !

- Je reçois votre émotion cinq sur cinq, cher zappeur, mais je crains que vous ne commettiez une légère erreur. Ce n’était pas à Mme Bachelot que M. Rumsfeld répondait. C’était à M. Lambroschini, l’envoyé spécial du "Figaro". Celui-ci lui demandait ce qu’il pensait du veto de la Belgique, l’Allemagne et la France, empêchant l’OTAN d’autoriser les Etats-Unis à surarmer les musulmans turcs. « C’est une honte ! », répondit le secrétaire d’Etat à la Défense.

- Si ça vous amuse de pinailler, je vous laisse à vos plaisirs solitaires. C’est l’Histoire qui m’intéresse. L’Histoire avec une H, comme Jeanne Hachette. Et dans l’Histoire ce n’est pas la vérité mais la légende que l’on retient... L’exaltant... Le merveilleux... Croyez-vous vraiment que Jeanne Laisné contraignit, à coups de hachette, le Téméraire à lever le siège de Beauvais ? Croyez-vous que Mme Sans-Gêne envoyait baigner l’Empereur ? L’histoire retiendra les cinq lettres de Mme Bachelot répondant à la grossièreté du "New York Post" : « Les Français ? Ils pètent de trouille », ou à la bassesse du sénateur King : « Je donnerai mon vote à tout ce qui fera le plus de mal à la France. » En n’estimant pas que l’Irak constitue aujourd’hui une menace pour la paix, quel mal la France a-t-elle fait aux Etats-Unis ? Son refus de cautionner - sans résolution expresse de l’ONU - l’écrasement d’un pays de 20 millions d’habitants, exsangue, au bout du rouleau, après douze années de blocus, par la plus puissante nation du monde, forte de 250 millions d’hommes, comment peut-il déclencher cette fureur ? Cinq lettres ! C’est génial pour répondre au mépris et à l’outrecuidance... A ce mépris des règles, que l’on a soi-même établies, auquel on assiste dans le scandale de l’OTAN. Le veto - en latin : je m’oppose - est un des droits fondamentaux dont disposent les membres de l’OTAN à une condition : celle de ne pas l’appliquer aux décisions américaines. Dans ce cas, c’est une honte. Eh bien "merde !".

- Pour Colin Powell, cette honte est « inexcusable ».

- Eh bien, re-merde pour Colin Powell. Que répondre d’autre à cette pseudo colombe, devenue faucon au premier aboi de Rumsteak, qui veut condamner un pays à mort sur des faux qu’il a fabriqués lui-même ? Sur cette cassette bidon, à tout le moins douteuse, tombée du ciel pour apporter une justification à la lutte contre le terrorisme et masquer le hold-up que le gang prépare sur l’"Irak Petroleum Company" ?

- N’exagérez pas. Il y a tout de même des suspicions... des précédents fâcheux, la tentative d’extermination des Kurdes par les gaz de combat...

- Vous en êtes certain ?

- Je l’ai lu.

- A Timisoara on nous fit voir - c’est mieux que lire - un charnier qui n’existait pas. Attention aux manipulations. Il y a des gazés qui continuent à faire leur pelote après gazage. Mais admettons. Question : est-ce à la nation qui minora la minorité indienne à la winchester (vingt coups minute) avant de terminer le travail à l’élixir de longue vie, rye et bourbon, dans les Réserves, de décider ce qui est permis et ce qui n’est pas autorisé en matière d’extermination ? Si oui, Sharon devrait être invité à donner son avis. Allons ! Tout ce fatras de truquages, de montages, d’arnaques à faire rougir les pros de la batouze, ne mérite pas mieux que les cinq lettres. Cinq lettres, c’est court, c’est clair, c’est fort, c’est net. Faut-il vous l’envelopper ? Roselyne Bachelot, merci !

Vendredi 14 février. Nous sommes sur LCI, en direct depuis le siège des Nations Unies. MM. Blix et El Baradei, les deux chefs de la mission d’expertise, viennent de déclarer qu’ils n’avaient pas trouvé traces d’armes de destruction massive en Irak. Il rejoignent la position française. Continuons les recherches. Améliorons-les. Rien ne justifie la guerre aujourd’hui.

Maintenant M. de Villepin parle. Plus exactement il dit ce qu’il lit. Il met le ton qu’il faut. Il observe les silences nécessaires. Sa voix a la gravité et le frémissement indispensables à ce genre de discours. Le temps qui lui avait été accordé est largement dépassé. Il n’en a cure. Quand on est diplomate on ne saurait se limiter à cinq lettres. Il évoque le vieux pays, le vieux continent qui est le sien, la France, malgré les épreuves et les guerres, debout dans l’Histoire et devant les hommes, pour l’honneur et pour la paix... Colin gonfle comme le poisson lune. Il souffle des branchies. Powell ressemble à Malikoko 1er, le roi des Renfrognés. L’assistance applaudit. C’est rare au conseil de Sécurité, où on l’a plutôt coincé. Je parle du coeur. Tout le monde l’aura compris.

M. de Villepin fait songer à M. de Lamartine. Grand comme lui, le visage tout en profil, les yeux levés vers les cimes, il pourrait s’exprimer en alexandrins et comme lui s’écrier :

Ma patrie est partout où rayonne la France,
Où son génie éclate aux regards éblouis.

Le zappeur intervient :

- La comparaison n’est pas aussi flatteuse qu’elle pourrait le sembler. Certes M. de Lamartine fut un grand poète. Maurras l’appréciait beaucoup. D’autres moins. A les entendre il se serait appelé Lemartin, et ne serait devenu Lamartine que pour être accordé à son genre poétique, trop sensible et gémissant. Par dérision ils susurraient :

Que le vent qui gémit, le roseau qui soupire,
Que les parfums légers de ton air embaumé,
Que tout ce qu’on entend, l’on voit ou l’on respire,
Tout dise : "Ils ont aimé !".

Ils avaient tort, sans doute... Ce qui est certain, c’est que ce délicat troubadour fut un politique calamiteux. « On a pris pour colonel le meilleur musicien du régiment », écrivait Veuillot, un grand écrivain catholique. Il n’était charitable qu’en prières. En 1848, lors de la première élection française à la présidence de la République, Alphonse se voyait à l’Elysée. Il obtint 7 910 voix contre 5 millions à Louis-Napoléon. Il n’y avait pas photo. « Incohérent et inconsistant », disait Tocqueville. M. de Villepin est d’une autre trempe. Il serait plutôt du côté Lemartin. Il a du poil aux pattes. Il est né scorpion. C’est une bête redoutable. Devant le Conseil de Sécurité, les deux discours de M. de Villepin furent des modèles d’habileté implacable. Il aurait pu se battre au couteau : « Pourquoi faire la guerre ? Pour désarmer un homme qui n’a plus d’armes ! » Il aurait pu jouer dans la logique indignée : « De quel droit veut-on désarmer l’Irak et pas l’Iran, ni la Turquie, la Syrie, l’Egypte ou Israël qui, malgré l’ONU possède l’arme atomique et n’obéit pas à ses résolutions. » Il aurait pu aller plus loin, frapper plus fort et, devant les représentants des Nations Unies, déclarer : « Le président des Etats-Unis ne veut pas désarmer le dictateur de l’Irak, parce qu’il serait, lui, athée, le protecteur du terrorisme musulman. Le président des Etats-Unis veut abattre Saddam Hussein et son pouvoir pour que les Etats-Unis deviennent les maîtres du pétrole du Moyen-Orient, donc du monde, et que le Grand Israël puisse réaliser son rêve : du Nil à l’Euphrate. » Ce type de discours aurait été intéressant mais voué à l’échec. M. de Villepin a été plus habile. Il a dit : « Le président Bush a raison de vouloir désarmer Saddam Hussein, ce despote abominable. Mais, pour ce faire, la guerre n’est pas indispensable. La menace suffit, accompagnée de la poursuite des inspections, le nombre et les moyens des inspecteurs ayant été augmentés. Si l’on ne trouve pas d’armes de destruction massive, ce sera la preuve que l’Irak n’en possède pas. La guerre ne sera pas nécessaire. Si on en trouve, nous serons sur place pour les détruire. » Développé avec talent, cet argument a retourné la situation. Je n’y croyais pas C’est un fait. Je ne croyais pas Chirac capable de persévérance dans le risque et l’effort. Le spectacle plein écran de Paul Wolfowitz, le gourou à pattes de Rumsteak, dévoré par la rage, les yeux flamboyants, les maxillaires proéminentes, les lèvres blanches, m’a prouvé mon erreur.

- Notre erreur, dis-je. Je n’y croyais pas non plus. Comme promis, en notre nom, je présente nos plus sincères excuses au chef de l’Etat et au gouvernement français. La France a été le fer de lance de la Défense contre le plus grave péril. Ce n’est pas si fréquent... Même si c’est reculer pour mieux sauter, gagner du temps n’est jamais inutile. Après les cinq lettres de Mme Bachelot, les discours de M. Lemartin ont dû rajeunir de Gaulle dans son tombeau, à Colombey.

- Savez-vous qu’il n’excluait pas d’utiliser la force de dissuasion atomique contre les Etats-Unis.

- Vous divaguez !

- Non. Je cite.

Il tire un petit papier de son gousset.

- Nous sommes le 9 juin 1962, après le Conseil des ministres. Le général parle de sa bombe. Il dit « tranquillement : la force de dissuasion n’est pas faite seulement pour dissuader un agresseur. Elle est faite aussi pour dissuader un protecteur abusif. C’est pour ça qu’elle doit être tous azimuts. D’ailleurs on ne sait jamais d’où peut venir la menace ni d’où peut venir la pression ou le chantage [...] Un jour ou l’autre, il peut se produire des événements fabuleux, des retournements incroyables. Il s’en est produit tellement dans l’histoire. L’Amérique peut exploser du fait du terrorisme, ou du racisme, que sais-je, et devenir une menace pour la paix. » Ce texte se trouve dans le premier tome de "C’était de Gaulle" d’Alain Peyrefitte, Editions de Fallois, Fayard, Livre de poche, 1994, pages 385-396. Je vous laisse à vos réflexions.

Pour le zappeur K. Membert
François Brigneau
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