Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 286 du 20 février 2003 - p. 12
"L’ultranationalisme, c’est le fruit défendu"
Limonov

Le Libre Journal et Radio Courtoisie peuvent être fiers d’avoir, absolument seuls au monde, troublé le silence de mort qui a recouvert le procès Limonov ces 6 derniers mois. A l’annonce du réquisitoire, « 14 ans de camp à régime sévère », tous les médias de Panurge ont feint de s’éveiller en sursaut. Et Limonov ressuscite partout, avec les mêmes photos, choisies avec malveillance. Avec les mêmes commentaires hostiles. « Qui c’est celui-là ? » ose titrer Marianne. Dans la presse "démocratique" comme à Saratov-sur-Volga, la défense a peu la parole... Alors, chapeau à La Pensée russe (6/2), qui a donné une longue interview de Patrick Gofman, et au Point (14/2), qui a publié l’émouvante plaidoirie de Patrick Besson que nous reproduisons ci-dessous.

L.L.J.

C’est vrai que je l’ai toujours vu un peu en prison, Edouard. La prison des écrivains. Les barreaux aux fenêtres, ce sont les pages à écrire. La misère fait office de porte blindée. Son studio du Marais n’était pas beaucoup plus grand que la cellule où il vit en ce moment. Sans parler de ses taudis américains des années 70. Toute sa vie, Edouard se sera nourri de soupe aux choux comme aujourd’hui et aura porté les mêmes habits simples et un peu défraîchis qu’il avait lors de son procès à Saratov (Russie). De cette discipline carcérale sont sortis une dizaine de romans forts, libres et droits. Riches, eux. J’ai longtemps pensé que Limonov était le meilleur d’entre nous. Nous, les écrivains de L’Idiot international : Nabe, Duteurtre, Laborde, Sportès, Berthet, Sollers, Palou, Matzneff, Gébé, Gofman, moi et bien sûr Hallier. Maintenant j’en suis sûr, puisque c’est celui qui souffre le plus.

Depuis deux ans, Limonov, écrivain russe ayant obtenu la nationalité française sous le premier septennat de François Mitterrand, est en prison. Sa faute ? Avoir créé en Russie un parti ultranationaliste (le Parti national-bolchévique), dont deux adhérents ont été arrêtés dans un train avec des armes. Evidemment, ce n’est pas bien. L’ultranationalisme, c’est le fruit défendu. Enfin, pas pour tout le monde. Il y a des pays où c’est bien considéré. Les Etats-Unis, par exemple. Ou Israël. Ou l’Irak ! Ce sont du reste des pays où, quand on n’est pas ultranationaliste, on a des ennuis avec la police, je veux dire la presse. Tant de journalistes ont fait dans l’histoire office de policiers que ça devrait nous décourager pour toujours d’exercer cette profession, mais sans les journaux le monde serait une horreur encore plus grande qu’aujourd’hui. On s’en rend bien compte, les jours de grève des NMPP ! En Russie, et d’une manière générale dans tous les anciens pays communistes, le nationalisme et, a fortiori, l’ultranationalisme sont tabous. En France, c’est pareil. Moi, ça ne me gêne pas trop, ayant pour devise : ni travail, ni famille, ni patrie. Mais ça non plus, ce n’est pas bien vu. Rien n’est bien vu. Contre Edouard, l’avocat général Sergueï Verbine a requis, le 31 janvier dernier, une peine de quatorze ans de détention. « Il a précisé que l’écrivain devait purger une peine en camp de détention à régime sévère », écrit l’AFP.

Voilà donc mon pauvre Edouard sur le chemin de la Sibérie, comme Raskolnikov. Le jour de sa libération, il aura 74 ans, mais il sera mort. J’admets que, ces derniers temps, il a accumulé les erreurs, notamment en Bosnie. Sur la demande rigolarde de journalistes anglo-saxons, il s’était amusé à diriger une arme contre Sarajevo. Non seulement le kalachnikov n’était pas chargé, mais en plus Edouard est myope comme une de ces taupes dont on ne fait pas les snipers. Il est quand même devenu, pour l’opinion publique mondiale, l’intellectuel qui a tiré sur Sarajevo. Les grands écrivains font les malins, les petits écrivains font des petits. C’est pour ça qu’il y a de moins en moins de grands écrivains et de plus en plus de petits.

Je revois Edouard foutre le bordel à un cocktail des éditions du Rocher, manger un sandwich grec sur le boulevard Saint-Michel, se bagarrer devant un cinéma des Halles, s’égosiller chez Jean-Edern dans un français improbable. Il paraît qu’il devenait méchant quand il était soûl, mais je l’ai toujours vu soûl et jamais méchant. Vladimir Poutine, si vous le sortiez de là ? Il a dû écrire un tas de saloperies sur vous, mais il ne les pensait pas. Les écrivains ne pensent pas ce qu’ils écrivent, parce qu’on ne peut pas penser et écrire en même temps.

Patrick Besson
Sommaire - Haut de page