Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 286 du 20 février 2003 - pp. 16 et 17
Entretien courtois avec Bernard Lugan
Côte d’Ivoire : 60 tribus aussi différentes
que le Portugal de la Russie

Le Libre Journal : Professeur Lugan, quelle est selon vous la racine de la crise ivoirienne ?

Bernard Lugan : En Côte d’Ivoire, la crise est d’abord ethnique, puis politique, religieuse et économique.

Bâtie à l’intérieur de frontières artificielles, la Côte d’Ivoire est une coquille juridique vide, ne coïncidant pas avec les patries charnelles qui fondent les véritables enracinements humains. Masquée par l’artificiel et éphémère "mirage ivoirien" de la décennie 1960, cette évidence s’impose aujourd’hui avec clarté et, hélas, dans le sang. Comme le faisait justement remarquer le président Houphouët Boigny, la Côte d’Ivoire n’est en effet que l’artificiel assemblage de « soixante tribus qui ne se connaissaient pas, qui n’avaient pas les mêmes dialectes, qui n’avaient pas la même façon d’organiser leur société. Les villages, tous les 25 km, étaient aussi éloignés que le Portugal de la Russie ».

Contrairement aux autres observateurs, vous n’attribuez pas à la situation présente des motivations économiques ou religieuses. Pourquoi ?

Voir la question ivoirienne sous l’angle économique comme le font les libéraux et les socialistes est, selon moi, une grave erreur. En Afrique, les problèmes sont en effet d’abord ethniques, culturels, politiques, etc. Nous sommes face à des sociétés communautaires ignorant la notion d’individu. Or nous prétendons y plaquer nos idéologies individualistes et universalistes. Un exemple : le diktat démocratique imposé à l’Afrique a eu pour résultat de légitimer par avance le pouvoir mathématico-électoral de ceux dont les femmes ont le ventre le plus fécond. La démocratie donnera donc toujours et automatiquement le pouvoir aux plus nombreux. Mais, paradoxe, en Côte d’Ivoire les plus nombreux ont été interdits de vote...

De même, voir dans la question ivoirienne une opposition religieuse est une vision totalement européenne, artificielle et décalée par rapport aux réalités. Les peuples du Sahel et ceux de la forêt n’ont pas, en effet, attendu l’évangélisation pour s’entre-massacrer. Cela fait des millénaires qu’ils s’opposent, et le christianisme n’est présent régionalement que depuis 1896... De plus, de quel christianisme veut-on parler ? Aujourd’hui, le "christianisme" des Kru-Bété (c’est-à-dire des Sudistes actuellement au pouvoir) n’est pas le catholicisme mais un salmigondis entre les principales sectes pentecôtistes ou adventistes anglo-saxonnes. Dans une ignorance bétonnée de la question, nous voyons des gens de "droite" appliquer leur grille de lecture européenne à la situation ivoirienne, ce qui les conduit à soutenir le régime de Gbagbo, qui est à la fois socialiste, maçon et protestant !

Gbagbo est l’élu de 15 % des Ivoiriens : sa tribu !

Sur quoi fondez-vous votre réaction très critique à l’attitude de la France ?

En Côte d’Ivoire la France s’est engagée au nom d’à priori philosophiques et d’une vision dépassée des réalités africaines, ce qui fait qu’elle a soutenu militairement un régime illégitime... Puis, par le dialogue, elle a voulu favoriser l’émergence d’une troisième voie qui n’existe pas. C’est pourquoi, à Marcoussis, elle s’est résolument enferrée dans un moyen terme qui ne satisfait personne.

L’erreur de perspective est, hélas, totale, car la France se contente de réagir pour limiter les dégâts, au lieu de profiter de l’opportunité pour proposer une politique novatrice passant par la fin de l’intangibilité des frontières héritées de la colonisation et une redéfinition politique ancrée sur les grandes réalités ethniques.

En Côte d’Ivoire, où tous les dirigeants politiques sont discrédités, où le seul militaire "rassembleur", qui était le général Guei, a été assassiné par les tueurs de la mouvance présidentielle, la situation est sans issue. La Côte d’Ivoire a cessé de vivre et la partition est devenue une réalité dans les esprits. Dans ce malheureux pays, il n’existe, en effet, plus de fédérateur potentiel car toutes les grandes forces politiques du pays sont d’abord ethniques, régionales et accessoirement religieuses. Aujourd’hui, la grande coupure traditionnelle nord-sud entre le monde sahélien et le monde littoral est consommée. L’actualité confirme donc la géographie et l’histoire. Le pays est bien au bord d’une implosion qui, si elle se produisait, aurait des répercussions dans toute l’Afrique de l’Ouest, en raison des imbrications ethniques régionales, car la Côte d’Ivoire est le point de contact des principaux groupes ethniques de cette partie de l’Afrique. Seraient alors concernés tous les pays voisins, à savoir le Ghana, le Burkina Faso, le Mali, la Guinée et le Liberia.

En quoi le régime Gbagbo est-il, comme vous dites, illégitime ?

En Côte d’Ivoire, le paradoxe est que les plus nombreux ont été écartés des urnes avant les élections présidentielles de 2001, qui sont à l’origine du déclenchement de l’actuelle crise... Le général Guei, qui représentait les Dan/Yaouba (10 % de la population), et M. Laurent Gbagbo, candidat des Kru-Bété et de leurs alliés Attié (15 % de la population) n’étaient en effet que des candidats secondaires, MM. Alassane Ouattara, candidat des Malinké et plus généralement des Nordistes, et Henri Konan Bédié, candidat de l’ensemble Baoulé/Akan, ayant été écartés par la commission électorale aux ordres de la junte militaire.

Or, M. Alassane Ouattara pouvait en théorie compter sur les 35 à 40 % de votes nordistes, et l’ancien président Bédié était, quant à lui, assuré de rassembler sur son nom les 30 à 40 % d’Akan/Baoulé et apparentés. Le scrutin présidentiel n’a donc attiré vers les urnes que moins de 30 % des électeurs. Avec un peu plus de 50 % des voix, soit à peine 15 % du corps électoral, M. Gbagbo est apparu pour ce qu’il est, à savoir le représentant de la tribu Bété, donc de l’ethnie Kru, laquelle, avec ses apparentés, ne rassemble que 20 % des Ivoiriens. C’est donc au sein d’un électorat ethnique captif, représentant au grand maximum 30 % de la population ivoirienne, que s’est déroulée cette élection "démocratique". Le soir des élections, j’ai d’ailleurs annoncé les événements ultérieurs. J’ai hélas eu raison... Car le "succès" électoral de M. Gbagbo, salué par les socialistes français comme une avancée de la démocratie, a été vécu en Côte d’Ivoire comme la revanche des Bété, prise sur la répression Baoulé des années 1970.

A l’inverse de nombreux observateurs, une fois encore, vous refusez de voir la main des USA dans la crise actuelle ?

Ce n’est pas parce que nous sommes dirigés par des incompétents qu’il faut voir la main de l’Oncle Sam derrière chacun de nos échecs en Afrique. Je laisse la "théorie du complot" à ceux qui sont incapables de se remettre en cause... car il n’y a pas de complot américain ourdi contre la présence française en Côte d’Ivoire. Cessons de croire à ces légendes pour petits enfants ! Ne cherchons pas ailleurs qu’en France les causes de nos échecs africains, qui se multiplient. Dans le cas de la Côte d’Ivoire, il y a eu cacophonie généralisée. En 2000, l’Elysée a d’abord soutenu M. Bédié, pendant que certaines officines pariaient sur le général Guei, et tandis que les socialistes avaient les "yeux de Chimène" pour M. Gbagbo, enseignant, maçon et membre de l’Internationale socialiste ; quant aux libéraux et aux mondialistes, ils étaient partisans de M. Ouattara... Les Américains n’ont eu qu’à compter les coups.

Le Libre Journal
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Revue "L’Afrique réelle"

trimestrielle, fondée et dirigée par Bernard Lugan, son n°38 consacre deux articles à la crise ivoirienne et un important dossier au sujet tabou entre tous du rôle des ethnies dans l’histoire des Afrique. "L’Afrique réelle" - B.P. 6 - 03140 Charroux.

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