Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 286 du 20 février 2003 - p. 20
C’est à lire
Les mots du passé

Lisant l’autre jour la lettre que le "vigneron de la vallée noire" Seppi Landmann adresse régulièrement à ses clients (lettre prêtée en douce par Klaus Steger, l’indomptable et suractivé "Alsaco"(1)), j’y ai trouvé une information qui m’a gonflé le coeur d’une inexplicable fierté : « Il existe, dans la cave historique des hospices de Strasbourg, un tonneau portant la date de 1472 dans lequel se trouve encore entretenu et régulièrement ouillé, le vin le plus vieux du monde. »

Si "la vieille Europe" (flétrie par l’administration Bush) est ce continent où, dans les caves d’un antique hôpital religieux on trouve un vin qui a résisté à près de six siècles de guerres, de famines, de révolutions, mais aussi de fêtes, de mariages et de baptêmes, alors, vive la vieille Europe !

Et puis, un pas en entraînant un autre, j’ai voulu m’assurer du sens du mot ouillé. J’ai donc tiré de ma bibliothèque ce que je considère comme l’un de ses trésors les plus précieux : le "Dictionnaire du monde rural" de Marcel Lachiver, publié chez Fayard.

Et là, je me suis avisé que, depuis sa publication voilà cinq ans, je n’avais pas écrit un mot de cet ouvrage qui est probablement l’un des plus importants et des plus touchants gestes de piété, de vénération et d’espérance accomplis depuis longtemps dans le domaine de l’édition.

Petit-fils de paysan devenu instituteur, puis professeur d’université, Marcel Lachiver a, pendant cinquante ans, noté sur des petits bouts de papier, qu’il recopiait dans des carnets avant d’en faire des fiches, tous les mots relatifs à l’univers paysan qui lui passaient sous les yeux. Il a commencé par la littérature : George Sand, Balzac, Giono, Pergaud, Genevoix, etc. Il a ensuite dépouillé les vieux dictionnaires, les glossaires, les atlas, les revues professionnelles anciennes, les cours d’agriculture de jadis, puis les catalogues oubliés, les minutes notariées.

S’il a dû accomplir ce voyage dans le passé, c’est parce que la langue paysanne est morte avec la paysannerie, tuée par la "ruralité", et parce que l’agro-industrie, dont les tracteurs géants défoncent les immensités remembrées, a besoin d’infiniment moins de vocabulaire qu’une famille enfouie dans le bocage au milieu de ses bêtes.

A quoi servirait aujourd’hui de savoir qu’un cuperon est le faîte d’une meule de foin à Saint-Aubin-du-Désert (en Mayenne) ou qu’en Berry l’églantier s’appelle une gargaillère, ou encore qu’une lesse est une haie de jeunes pousses entrelacées qui enferme le bétail dans un pacage du bocage normand, ou que si l’on vous invite à chaupler dans le Puy-de-Dôme c’est pour participer au foulage au pied du raisin dans la cuve ?

Pourtant, pendant cinquante ans, Marcel Lachiver, héros discret, modeste et entêté, a glané ces épis délaissés que sont les mots après le passage de la grande faucheuse technologique.

Il a ramassé quarante-cinq mille vocables dont sept mille variantes régionales qui, de aaner à zébédé, élèvent non pas un tombeau mais un monumental conservatoire de l’essence même de la civilisation française.

Le fruit de ce travail n’est pas un dictionnaire austère et poussiéreux mais un livre vivant comme un torrent ou un chemin forestier. Un de ces livres qui se lisent comme on court la campagne, contemplant le ciel, examinant une haie, écoutant le chant d’un oiseau invisible, saisissant du coin de l’oeil l’éclair fauve d’un lièvre furtif.

On y retrouve le nom d’un ami dont l’ancêtre devait être maréchal-ferrant dans les Landes, le nom d’un village dont on comprend enfin le sens, on y apprend qu’une freluche est l’autre nom du fil de la Vierge ou que Jean-Baptiste Poquelin dit Molière tira son pseudonyme d’une carrière de meule à moulin.

Et l’on voit se dessiner, au fil des définitions, un monde extraordinairement compliqué, vivant, hiérarchisé, fourmillant de coutumes, de droits, de règles, d’obligations, d’interdits qui ont laissé leur empreinte dans le langage. Un rapport de feri, par exemple, est le droit pour un curé de prélever la moitié de la dîme qu’un de ses paroissiens verse au curé voisin s’il exploite une terre sur sa paroisse.

Le rapé est la pincée de copeaux de hêtre que les cabaretiers jetaient dans le vin pour l’éclaircir, pratique interdite par arrêt du Conseil du roi en 1720. Dans le Lieuvain, il était d’usage que les domestiques restassent dans la même maison entre deux sertes (foires aux domestiques qui se tenaient le 18 juillet et le 26 décembre), et l’on devine qu’un manquement était une grave incorrection.

En somme, ce dictionnaire du monde rural est à lui seul un monde, un univers, le livre d’heures d’une civilisation aussi irrémédiablement disparue que celle des pharaons.

Et le travail de l’éditeur est en tout point digne de cette oeuvre qui tient en quelque 1 800 pages solidement reliées de toile et enrichies de plus de cinq cents illustrations, dont une cinquantaine en couleurs.

Ah, revenons-y : un vin ouillé est un vin conservé dans un tonneau que l’on remplit jusqu’à la bonde avec un vin de même origine à mesure de l’évaporation ou du tirage, de façon à éviter le contact avec l’air. On utilise pour cet ouillage une ouillette (petit broc de forme spéciale) grâce à quoi on verse le ouillon (vin destiné à ouiller).

Serge de Beketch

(1) L’Alsaco, "Winstub", 10, rue Condorcet, Paris IXe. 01 45 26 44 31. <www.alsaco.net>
Marcel Lachiver, "Dictionnaire historique du monde rural : les mots du passé", Ed. Fayard 1997, 1 776 p., 116 zeuros. ISBN 2-21359-587-9.
Sommaire - Haut de page