Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 286 du 20 février 2003 - p. 21
C’est à lire
J.O. truqués à Salt Lake City (2002)

"Ben Laden du patinage" ! La juge française de patinage artistique Marie-Reine Le Gougne a reçu ce petit nom charmant, et quelques autres, de la presse anglo-saxonne.

Pour quel crime ? Pour avoir préféré le couple russe au canadien, aux jeux Olympiques d’hiver de Salt Lake City (USA), en février 2002. Cinq juges contre quatre avaient fait ce choix. Curieusement, seule la Française a été en butte à la vindicte du lobby nord-américain. Le monde entier a retenti de cette vengeance, et pendant quelques semaines, notre compatriote a connu une gloire planétaire dont elle se serait bien passée.

Bousculée violemment dans l’enceinte de la patinoire, injuriée en boucle dans les médias, terrorisée par les officiels du sport, elle a la stupeur de voir l’ISU (International Skating Union, Fédération internationale de patinage) remettre une médaille en chocolat aux Canadiens, une "deuxième médaille d’or", arbitrairement, avant toute enquête.

Puis c’est le procès ! Marie-Reine Le Gougne est traînée devant un tribunal à huis clos de l’ISU, qui la chasse pour trois ans. Et dans sa charrette monte aussi Didier Gailhaguet, le président de la Fédération française des sports de glace !

Une astuce juridique l’empêche de faire appel devant le Tribunal arbitral du sport. Alors la "petite juge" présente sa défense dans un livre, "Glissade à Salt Lake City". Ou plutôt elle attaque !

Après un résumé de sa carrière de patineuse, d’officielle et de juge, Marie-Reine Le Gougne offre un reportage exceptionnel dans les coulisses du patin à glace olympique.

Extrait : « La réunion de juges qui précède la compétition [des couples à SLC 2002] est un chef-d’oeuvre de surréalisme. Le juge-arbitre, l’Américain Ronald Pfenning, nous explique qu’il ne faut pas attribuer plus de 5.8 au couple russe, ceci afin de se laisser de la marge pour les autres couples. Beaucoup de juges se regardent, médusés, devant ce conseil que l’on donne aux débutants, et que je n’ai jamais vu accompagné d’une allusion précise à un concurrent. »

Coulisses scandaleuses. Le juge canadien invite (en vain) la Française à diverses fiestas, puis la traque jusqu’aux... toilettes ! pour lui murmurer « Peux-tu m’aider ? » en toute discrétion... et bon goût. "On" avait décidé que les Canadiens gagneraient, pour des enjeux qui n’ont rien à voir avec l’idéal olympique. Notre compatriote a ignoré les différents "messages" qu’elle a reçu en ce sens. Et tel est son crime.

Son second reportage, dans les coulisses de l’ISU, cette fois, à Lausanne, en Suisse, où on la "juge" avec une mauvaise foi insigne, n’est pas moins accablant pour les instances du sport international. « Je suis d’abord interrogée par l’un de mes avocats, pendant environ quarante-cinq minutes, et réponds à chacune des accusations portées contre moi. Au fil de mon témoignage, la partie droite du Conseil, représentant le patinage de vitesse, ouvre des yeux de plus en plus grands. Ces gens, habitués aux chronomètres, découvrent visiblement certains secrets peu avouables du Comité technique de patinage artistique. »

Et pourtant ! Le Congrès suivant de l’ISU se déroule à Kyoto, au Japon, début juin 2002. Plusieurs protagonistes de "l’affaire" de Salt Lake City, sicaires éhontés du lobby nord-américain, ne sont pas réélus. Mieux encore, le congrès vote des réformes révolutionnaires, afin de rétablir l’indépendance des juges ! « Finalement, même décapitée, j’ai eu ma révolution ! » conclut Mme Le Gougne, mi-figue, mi-raisin...

Que manque-t-il à ce feuilleton scandaleux ? Rien : le FBI et la mafia russe y font leur apparition à point nommé.

Coubertin, pourquoi tu pleures ?

Philippe Chanteloup

Marie-Reine Le Gougne, "Glissade à Salt Lake City", Ramsay éd., 192 p., 16 zeuros.
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