Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 287 du 28 février 2003 - p. 3
Dernière Minute
Un accord secret Bush-Chirac ?

C’est l’hypothèse paradoxale qui fait un malheur ces temps-ci dans certains milieux de la finance et de la Bourse. Ces gens-là, qui ne sont ni des rêveurs ni des philanthropes, se fondent sur un raisonnement en trois points qui, faute de poésie, a le mérite de la lucidité.

1.- Il n’est pas concevable que Bush ait mis en branle la formidable armada que l’on sait sans intention d’aller au bout. Même si le déficit du Trésor américain (300 milliards de dollars prévus en 2003) est principalement à la charge du reste du monde - auquel, en ce moment, les Etats-Unis empruntent 2 milliards de dollars par jour.

L’investissement consenti jusqu’à présent est de 2 000 dollars par jour et par membre du corps expéditionnaire US. Au plus fort de la bataille, telle qu’elle est programmée aujourd’hui, le coût des opérations militaires sera donc de 300 millions de dolllars par jour, en personnels, sans compter le coût en armement.

Les experts avancent une fourchette de coût total de la guerre qui va de 100 milliards au moins (improbable) à 2 000 milliards de dollars au plus (plus vraisemblable : la guerre du Viet-Nam a coûté 13 fois plus que prévu).

Il est donc déraisonnable de penser qu’après avoir engagé de tels frais pour préparer une opération d’une telle envergure, Bush va reculer devant une opinion publique mondiale dont l’apparente unanimité cache en fait des divergences irréductibles entre gauchistes, pacifistes, nationalistes, souverainistes, islamophiles, israélophobes, etc.

L’idée qui a circulé, à la mi-février, d’une possible pacification sans guerre, n’était pas autre chose qu’une manipulation boursière.

Elle a d’ailleurs produit son petit effet, puisque les bourses ont gagné jusqu’à 7 %, le temps que des petits malins raflent la mise et laissent le marché reculer en désordre.

L’euro a alors redépassé le dollar, l’or est reparti à la hausse, et son inséparable compagnon, le pétrole, a atteint son cours le plus haut depuis novembre 1990, en raison des achats conjugués des Etats-Unis et de la Chine, pressés de reconstituer leurs réserves stratégiques, et de la sous-production du Vénézuéla, pas plus pressé que ça de vendre son or noir avant une nouvelle flambée.

Aujourd’hui, la plupart des analystes parient que la guerre aura lieu, et certains poussent la précision jusqu’à indiquer qu’elle éclatera dans la première quinzaine de mars.

Pourtant, si déterminés qu’ils soient, les Américains reculent encore à l’idée de casser le "Machin" en attaquant sans un vote du Conseil de sécurité de l’ONU.

2.- De son côté, Chirac n’ignore rien du caractère irrévocable de la décision américaine. Il est donc confronté à une alternative apparemment insoluble : soit il perd la face en votant pour l’intervention ; soit il perd la face en montrant que son opposition à la guerre est de nul effet puisque Bush attaquera de toutes façons.

Dans la deuxième hypothèse, la brouille diplomatique franco-américaine pourrait avoir des conséquences incalculables en termes géostratégiques, financiers, commerciaux.

Accessoirement, ceux qui parlent d’un éventuel veto français montrent, comme le souligne notre confrère et ami Roger Minne, qu’ils ne connaissent rien aux traités internationaux. Aux Nations-Unies, le "droit de veto" n’existe pas. La règle est celle de la majorité (9 voix), incluant l’unanimité des 5 membres permanents : USA, Russie, Royaume-Uni, Chine et France.

La France n’a donc pas à émettre un veto. Il suffit à son délégué de ne pas être présent au moment du vote. L’unanimité rompue, la résolution serait écartée.

Mais... les USA pourront rejouer 1950, au moment de la guerre de Corée : l’URSS ayant boudé le Conseil, la résolution n’eut que 4 voix de membres permanents. Washington considéra alors que la majorité était en sa faveur et déclencha les hostilités.

En outre, Chirac et son entourage savent que leur position - s’en remettre aux inspecteurs - est intenable : les inspecteurs n’ont ni le temps ni les moyens de contrôler réellement l’armement irakien. Encore moins la possibilité de désarmer le pays. Et d’ailleurs, en "sacralisant" cette mission, Chirac prend le risque, et il le sait, de provoquer un effet de contagion qui permettra à l’ONU d’imposer la présence d’inspecteurs n’importe où. Y compris en France, sous prétexte, par exemple, de reprise des essais nucléaires.

Les deux parties, Washington et Paris, sont donc dans une situation bloquée : Bush peut faire la guerre sans attendre le feu vert de la France, mais avec des risques diplomatiques graves. Chirac peut persister dans son opposition catégorique, mais avec des conséquences géopolitiques lourdes.

3.- L’hypothèse (le voeu ?) des milieux financiers et boursiers est que les deux chefs d’Etat, conscients des risques, ont passé un accord secret.

Bush laisse à Chirac le temps de convaincre l’opinion publique que Saddam Hussein est décidément incapable de comprendre l’intérêt de son peuple, qu’il refuse de respecter la résolution 1441 et que, donc, la solution armée est la seule raisonnable, "toutes les solutions alternatives ayant échoué".

En contre-partie, la France vote pour l’intervention, ce qui permet à Bush d’intervenir avec les apparences de la légitimité internationale...

Ainsi tout le monde est content, parce que personne ne perd la face.

Les "traders" sont-ils meilleurs en diplomatie secrète qu’en boursicotage ? Réponse sous huitaine...

Le Libre Journal
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