Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 287 du 28 février 2003 - pp. 8 et 9
Les carnets télé du zappeur K. Membert
Les deux collabos

Le zappeur affiche l’air narquois.

- Devinez avec qui j’ai passé la nuit ! s’écrie-t-il, égrillard.

Je la joue dans le ton.

- Avec la môme Titine, qui rigole quand on la...

Il me coupe :

- Je vous en prie. Soyez correct. Le Libre Journal n’est pas libertin. En plus vous n’y êtes pas du tout. J’étais avec M. de La Fontaine. Il m’a aidé à fabuler. Une idée que j’avais en tête. Je vous l’ai dédiée. Vous allez comprendre pourquoi. Ça s’intitule : "Les Deux Collabos".

Il prend la pose fin diseur. C’est parti mon Kiki.

Un ancien collabo, sentant sa fin prochaine,
Fit venir ses enfants, et, la main sur le coeur :
"Collaborez, dit-il, collaborez sans gêne,
A une condition : soyez du camp vainqueur.
Le gagnant, généreux, vous ouvre les barrières,
Distribue les pensions, les postes, les rubans.
La victoire en chantant est bonne nourricière,
Et garantit l’honneur. Ça aide l’entregent.
En revanche fuyez, fuyez comme la peste,
Le carré des perdants et leur destin funeste,
Gardez-vous du vaincu, ce maudit animal,
Ce pelé, ce galeux, d’où nous vient tout le mal.
Quand on perd, on perd tout. Le quartier se détourne.
L’épicier se refuse à la moindre ristourne.
La promotion échoue. L’avancement recule.
Vous êtes condamnés à des travaux d’Hercule
Pour gagner votre pain,
Obscur jusqu’au sapin.
Le collabo vaincu
Est un double cocu.
Le collabo vainqueur
Est un triomphateur.
Enfants, mes chers enfants
Entendez mon enseignement.
La réussite
Ou la faillite
Tout dépend de l’engagement.
Le collabo-Pétain est un traître, un abject.
Le collabo-Ricain est un pur et un mec."

Amoralité
Les Français ne sont pas aussi imperméables
Aux leçons du passé que le disent les fables.
Nous le voyons déjà. Le courant est sensible.
De Madelin-facho jusqu’au gaucho Kouchner,
Les nouveaux collabos pointent chez Big Brother.
Dès demain le courant sera irrésistible.
Après l’attaque,
Lorsque l’Irak
Sera le Mésopotomak !
Au son des canons triomphants,
Dans le pétrole et dans le sang,
Le dollar revenu prospère,
Il y aura du monde aux Busheries casher.

Silence. Un ange passe, circonspect. Ce doit être un ange gardien.

- Ça ne vous plaît pas ? demande le zappeur, vaguement inquiet. Vous trouvez peut-être que La Fontaine est allé se coucher de bonne heure ?

- Non. C’est le collabo-Pétain qui me gêne. J’ai peur qu’on ne comprenne pas. Les Français savent tout. Il suffit de suivre "Qui veut gagner des millions ?" pour en être persuadé. Sur ce sujet, ils ne connaissent pourtant pas grand-chose. Comment ça s’est passé... l’engrenage... Le 3 septembre 1939, nous déclarons la guerre à l’Allemagne. Soi-disant pour voler au secours de la Pologne. La Pologne est envahie. Les Hitlériens d’un côté. Les Staliniens de l’autre. Nous n’avons pas bougé une oreille. Nous profitons de l’hiver pour mettre au point la distribution du vin chaud du soldat. Remarquable.

- Ça c’est bien vrai, dit le zappeur.

Cette semaine c’est moi qui parle. Je reprends le fil.

- Le 10 mai 1940, las de nous attendre, le caporal Hitler attaque en force, tous les blindés, tous les avions, sur 400 km de front. Bataille féroce : 125 000 morts français en un mois. Plus que durant l’été de 1914. Cette fois le miracle de la Marne est en vacances. Le 13 juin, porte de la Villette, l’Armée allemande entre dans Paris, ville ouverte. Le 20, la Troisième République demande la fin des hostilités, et l’armistice. En mille ans, le vieux pays gaulois, il en avait connu des guerres sur son sol, des invasions, des batailles, des défaites. Mais celle-là... L’Allemagne occupait la France au nord et à l’ouest d’une ligne allant de Genève à Tours, et de Tours à Hendaye. Deux millions de nos soldats - la force vive - étaient prisonniers. Déjà les premiers convois franchissaient le Rhin. Six millions de réfugiés, dont deux millions de Belges, campaient en zone non occupée. En zone occupée se trouvait la quasi-totalité des mines, de l’industrie lourde, des terres à blé. Jusqu’à la paix, tous les jours, nous devions verser 400 millions de francs d’impôt de guerre. Les Allemands se justifiaient en disant que l’impôt de guerre, ils le payaient, de leur sang, en Russie, pour protéger l’Europe, donc la France, de l’Armée Rouge.

- Ce n’était pas faux.

- Non. Deux mille ponts avaient été détruits. Les bombardements, les combats, le sabotage, le pillage, la retraite et l’exode avaient écrasé et disloqué notre système de transports, sans lequel une nation est un pays mort. Il fallait tout reconstruire, rebâtir, rapidement, sans rien. Devant cette situation naquit la collaboration. Je devrais dire : naquirent les collaborations. Il y eut la collaboration économique (petite minorité) où l’on trouvait des grands bonshommes, comme Louis Renault, et des fripouilles, comme Joinovici, que l’on aurait pu fusiller deux fois, une fois par devant et une fois par derrière, sans lui faire payer la totalité de ses crimes. Il y eut la collaboration idéologique (petite minorité) que transmuaient la peur obsessionnelle d’un retour de la Troisième, un antibolchevisme flamboyant, un antisémitisme certain, hérité de Drumont et réanimé par Céline, le rêve diffus d’un ordre nouveau conduit par l’Homme blanc, et leurs prolongements militaires : LVF, Division Charlemagne, Milice française. Il y eut surtout une collaboration populaire de fait et de survie. L’immense majorité des Français va la pratiquer. Le minerai de fer ou de charbon que les mineurs français arrachent au sous-sol français sert à l’effort de guerre allemand. Georges Marchais, comme des milliers de ses camarades, travaille dans des usines de guerre allemandes. Dans les gares françaises, les cheminots français collaborent avec les cheminots allemands, et font rouler des trains français qui transportent en Allemagne du matériel français et, parfois, des déportés. On ne joue pas toujours "La Bataille du Rail"... En composant, imprimant, tirant, diffusant, vendant les journaux collabos, les employés et ouvriers du syndicat du Livre, qui bénéficient des avantages obtenus par le collabo Jean Luchaire (fusillé en février 1946), collaborent autant que les journalistes qui les rédigent. Le cinéma français, dont de nombreux films furent produits par la Continental, firme allemande créée par Goebbels, n’aurait pas atteint l’exceptionnelle réussite qu’il connut sous l’Occupation sans la collaboration. Etc. Sur cette collaboration existentielle, se greffa une collaboration politique, esquissée par le Maréchal à Montoire. Elle cherchait à se servir de la collaboration de sauvegarde pour obtenir des autorités d’occupation l’adoucissement des conditions d’armistice, concernant, notamment, les prisonniers de guerre. Sous des justifications diverses - paysans, Bretons, pères de familles nombreuses, indispensables à la vie économique du pays et à la bonne marche de la collaboration -, l’épouvantable gouvernement de Vichy réussit à en faire rentrer près d’un million en trois ans. Jean-Paul Sartre fut élargi, au mois de mars 1941, en qualité d’infirmier. La France souffrante en avait grand besoin. Il continua à profiter de la collaboration (papier, autorisations diverses), en publiant "L’être et le néant", chez Gallimard, et en faisant représenter deux pièces, "Les mouches" (1942) et "Huis-clos" (1944). Pour amuser les enfants, on retiendra qu’il accepta que "Les Mouches" fussent jouées au Théâtre de la Ville, baptisé ainsi parce qu’il s’appelait Théâtre Sarah-Bernhardt et qu’il ne fallait pas qu’un théâtre portât le nom d’une Juive en 1941. La Libération venue, M. Sartre continua de résister ardemment en traitant les collabos de salauds. Le nom leur est resté. J’ai le triste privilège d’avoir été un triple salaud : idéologique, de survie et politique. Mais je vous l’affirme, mon cher zappeur, quand je sentirai venir la fin, si j’ai le bonheur d’avoir tous mes enfants autour de moi, je ne leur conseillerai pas de choisir le camp des vainqueurs pour collaborer. Je leur dirai simplement : « Si vous estimez que c’est l’intérêt de la France et des Français, n’hésitez pas, soyez un collabo. » C’est ce que je me suis dit, en 1940, et si c’était à refaire je referais ce chemin.

- Mille excuses, camarade, je ne pensais pas vous chatouiller ainsi.

- Je suis moins sensible aux chatouilles que je le fus. Mais j’aime les choses claires, franches et nettes. Je n’ai pas aimé votre collabo-Pétain. Je n’ai pas davantage aimé votre collabo-Ricain. L’occupation allemande dura quatre ans. Elle fut voyante, pesante, quelquefois dure. L’occupation américaine dure depuis cinquante ans. Elle est insidieuse mais plus profonde et totale que l’autre. Aujourd’hui l’hégémonie américaine m’est devenue difficilement supportable. J’abhorre la guerre anglo-israélo-américaine que le président Bush va livrer à l’Irak, pour la conquête du pétrole et la domination du Moyen-Orient. J’en redoute les conséquences. Mais je peux comprendre ceux qui craignent la fragilité de la France. C’est vrai que nous n’avons sans doute pas les moyens de notre politique. C’est vrai que notre pays est mal préparé à l’épreuve, matériellement et psychologiquement. Je conçois très bien que cette réalité puisse peser sur la réflexion d’un certain nombre de nos compatriotes. Je respecte leur position, comme je souhaiterais que la nôtre ait été et soit toujours respectée. Mais ce n’est pas parce que les collabos-Pétain ont été vilipendés depuis un demi-siècle et le sont encore que je me permettrais d’injurier les collabos-Ricains. Dans ma famille on n’a jamais pratiqué la loi du talion. Je ne vais pas commencer.

Pour le zappeur K. Membert
François Brigneau
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