Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 287 du 28 février 2003 - p. 15
Bon sens interdit
par Anne Merlin-Chazelas
Le complexe
de X-Files

Il y a beaucoup de façon de se laisser désinformer : la plus simple, la plus fréquente, consiste à croire tout ce que l’on entend, tout ce que l’on lit, tout ce que l’on voit à la télévision. C’est ainsi qu’il reste encore des gens pour croire que Katyn est un crime allemand, que les époux Ceausescu ont perpétré un abominable massacre à Timisoara, que Pinochet a fait massacrer des centaines de milliers de personnes, arraché le Chili au paradis communiste que lui promettait Allende et laissé le pays en ruines, que le communisme a eu des effets "globalement positifs" et que Milosevic a fait mourir des centaines de milliers, voire des millions de "Kossovars" musulmans au Kossovo.

Une seconde manière de se laisser désinformer, c’est au contraire de succomber au "complexe de X-Files" et de se persuader que toutes les informations sont biaisées, déformées, voire totalement mensongères, et que " la vérité est ailleurs ". Comme les individus atteints de ce complexe dans sa forme la plus grave finissent par ne plus croire qu’à ce qu’ils ont pu voir ou entendre en direct, récusant tous les témoignages, toutes les sources, ils finissent par vivre dans un monde à eux, aussi rétréci qu’irréel.

Dans une forme plus bénigne de ce complexe, parce qu’en étudiant avec attention et discernement les informations de telle ou telle origine on a constaté des mensonges caractérisés, on se convainc que toutes les informations provenant de la même origine sont obligatoirement mensongères.

Ainsi, parce que les Américains se sont prêtés à l’abominable désinformation sur les pouponnières de Koweit City, toute information de source gouvernementale américaine est suspecte, mensongère. Parce que les Israéliens présentent dans certains cas des informations mensongères, ou tout au moins invérifiables, toute information de source israélienne, ou juive, ou émanant d’une source où l’on peut trouver quelques juifs, ou même d’une source qui, sans avoir le moindre lien direct avec Israël et les Juifs, n’a pas mis en doute leurs informations, est traitée de même manière.

On en vient à croire (et j’en demande pardon à ceux qui ne pensent pas comme moi) que puisque ce sont (et pour cause) les Américains qui ont diffusé les images de la destruction des tours jumelles de Manhattan, d’une partie du Pentagone et de l’avion qui s’est écrasé sans atteindre aucune cible, et qu’ils en ont accusé Oussama Ben Laden et Al Qaida, il s’agit évidemment d’une énorme désinformation et que ce sont les Américains eux-mêmes, ou Israël (ou les deux) qui sont à l’origine de ces crimes abominables, pour se fournir un prétexte de guerre contre l’Afghanistan taliban puis contre l’Irak.

Il va de soi, dans cette optique, que tout ce qu’affirment les ennemis de ceux que l’on considère comme des désinformateurs est parole d’Évangile. Jamais, au grand jamais, les Palestiniens ou Saddam Hussein ne se sont livrés à la moindre désinformation !

En fait, tous les pays, tous les gouvernements, toutes les puissances politiques ou économiques se livrent à la désinformation quand tel est leur intérêt, et disent la vérité quand elle les sert ou ne leur nuit pas.

Or, il me semble que l’examen critique, par exemple, de l’histoire des attentats du 11 septembre exclut l’hypothèse d’une sanglante provocation judéo-américaine. Elle n’aurait, hélas, rien d’impossible en théorie. Mais en fait, comment Ben Laden, comment les talibans d’Afghanistan, comment l’organisation Al Qaida - même moins lourde et moins puissante que ne l’affirment les États-Unis - auraient-ils accepté depuis 18 mois de se faire accuser de crimes dont ils seraient innocents, au risque - réalisé - d’une expulsion d’Afghanistan, de la mort de dizaines de milliers de leurs partisans et de l’arrestation de milliers d’autres, d’une traque incessante, sans protester une seule fois de leur innocence et en revendiquant au contraire et ces crimes, et d’autres à venir ?

De même, comment peut-on croire que Saddam Hussein serait (puisque les États-Unis l’accusent de tous les crimes) un agneau bêlant, tolérant envers le christianisme (quand il interdit le port de prénoms chrétiens), démocrate (quand il se vante de l’impossible taux de 100 % de voix sans aucune abstention), n’ayant pas une goutte de sang sur les mains ?

Si les États-Unis sont bien coupables envers ce peuple d’une guerre sans mesure sous forme d’un blocus qui affame la population et de bombardements permanents, s’ils ont un comportement "à la tête du client", épargnant la Corée du Nord, bien plus menaçante que l’Irak pour la paix du monde, et des dictateurs tout aussi ou plus sanglants, on ne peut nier que Saddam Hussein est un bien déplaisant personnage et que s’il ne menace pas son voisinage et le reste du monde, ce n’est pas parce qu’il ne veut pas, c’est parce qu’il ne peut plus.

Il serait certes fort souhaitable que sa dictature (même moins terrible que ne le prétendent les États-Unis) disparaisse pour faire place à un gouvernement qui traiterait mieux et ses citoyens, et ses voisins.

Mais jusqu’ici les États-Unis n’ont pas apporté de preuve convaincante de ce qu’ils reprochent de nouveau à Saddam Hussein. Tant que cette preuve ne sera pas fournie, on peut penser que leur objectif est tout autre que celui de se défaire d’une menace et que, pour une foule de motifs complexes, ils souhaitent surtout prendre solidement pied au Moyen-Orient.

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