Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 287 du 28 février 2003 - pp. 16 et 17
Il y a 50 ans...
La France met ses drapeaux en berne : Staline est mort !

Il a 73 ans. Sa femme Nadia s’est suicidée en 1932. Sa mère Catherine est morte de pneumonie en 1937. Il n’a assisté aux obsèques ni de l’une, ni de l’autre. Il a exterminé presque tout le reste de sa famille entre 1937 et 1941. Survivent deux enfants, l’ivrogne Vassili et la docile Svetlana. Mais leurs visites sont rares.

Staline est seul. Même son médecin traitant, l’académicien Vinogradov, lui a été retiré. « Assassin en blouse blanche », accuse Beria, le bourreau blafard. Le maître de 800 millions d’hommes soigne donc lui-même ses maux, graves et multiples, avec des remèdes de bonne femme.

Le 27 février 1953, il revoit "Le Lac des cygnes" au Bolchoï, seul. Puis il va travailler jusqu’à 3 h du matin.

Le 28, il invite ses "amis" (tous craignent pour leur vie) du Politburo, Beria, Malenkov, Khrouchtchev et Boulganine, dans sa datcha de Kountsevo, non loin de Moscou. Très arrosé, très animé, le dîner se prolonge jusqu’à 4 h du matin. Le dictateur surprend alors ses gardes en leur permettant de prendre du repos. Ce n’est pourtant pas son premier signe de ramollissement sentimental.

Le dimanche 1er mars, à partir de midi, les mêmes gardes commencent à s’inquiéter : aucun signe de vie, ni dans le bureau, ni dans la chambre... Mais personne n’oserait se présenter chez le Père des Peuples sans y avoir été appelé ! Ce n’est qu’entre 22 h et 22 h 30 qu’un nommé Lozgatchev est contraint par le chef de la garde à aller aux nouvelles, sous prétexte de porter le courrier.

Il trouve Staline effondré dans la salle à manger, conscient, mais muet. Le garde appelle à l’aide. On hisse le "Vojd" (Führer) sur un divan. Il tremble de froid.

D’après le pieux rejeton de Beria, Sergo, on appelle immédiatement des médecins, et la fin est rapide. Mais faute de mieux, on ajoute généralement plus de foi aux témoignages de Khrouchtchev et de Svetlana, qui se recoupent assez bien, alors que la fille de Staline, à l’abri aux Etats-Unis depuis 1967, n’a osé parler qu’en 1991.

Ainsi, très vraisemblablement, la garde tremblante appelle-t-elle sa hiérarchie : Ignatiev, ministre de la Sécurité d’Etat (MVD, bientôt Kaguébé). « Appelez Beria. » Introuvable... On déplace malencontreusement le malade, enfin on pense à le couvrir d’un plaid. Lozgatchev reste seul à le veiller tandis que son chef va téléphoner à Malenkov (apparent N°2, il vient de présenter le rapport d’activité au XIXe congrès du PC(b) de l’URSS). Malenkov rappelle : « Je n’arrive pas à trouver Beria. Cherchez-le vous-mêmes... » Le temps passe. Enfin Beria téléphone : « Ne dites rien et n’appelez plus personne. »

Le 2 mars à 3 h du matin, Beria et Malenkov débarquent. Ils observent de loin le mourant, qui râle, et diagnostiquent qu’il faut le laisser dormir ! Beria menace le chef des gardes, coupable d’avoir donné l’alerte : « Vous êtes un imbécile et vous n’êtes pas digne de travailler chez Staline. Je m’occuperai plus tard de vous. »

A 7 h 30, Khrouchtchev arrive et annonce les médecins du Kremlin (ceux qui ne confèrent pas encore avec les ours blancs). Une dizaine d’entre eux font leur entrée vers 9 h. Tremblants, ils diagnostiquent une hémorragie cérébrale. Mais ils n’ont jamais suivi le Patron. Son dossier médical est introuvable. Opérer ? Beria ressasse : « Etes-vous sûrs de pouvoir garantir la vie du camarade Staline ? »

Svetlana est prévenue. Elle tiendra la main de son père jusqu’à la fin. Son frère Vassili fait irruption, ivre. Il hurle : « Salauds ! Vous avez tué mon père ! On tue mon père ! » Cela lui vaudra bientôt huit ans de prison, avant un exil à Kazan et une mort prématurée, en 1962.

On laisse le dictateur agoniser jusqu’au 5 mars à 21 h 50, sans soins, mais couvé par Beria, qui se jette à ses pieds chaque fois qu’il ouvre les yeux, et finit par l’interpeller solennellement, quelques instants avant sa mort : « Camarade Staline, dites-nous quelque chose. Tous les membres du Politburo sont ici. »

Le 6 mars à 4 h du matin, Radio-Moscou lance la version officielle : Staline est mort au Kremlin. Déjà la datcha est évacuée, cadenassée, les témoins dispersés avec le ferme conseil de tenir leur langue.

En France, le gouvernement fait mettre les drapeaux en berne pendant deux jours, puis à nouveau le jour des obsèques.

Le 9 mars, les funérailles coûtent la vie à plus de quatre cents personnes, piétinées par une immense foule affolée.

Quelques mois plus tard, le jovial Khrouchtchev exécutera Beria avant d’écarter sa marionnette Malenkov. Mais il lui faudra exactement trois ans pour surmonter sa peur du tyran défunt et dénoncer ses crimes, dans le fameux "rapport secret" du 25 février 1956, au XXe Congrès.

De Gaulle exprimera ainsi sa profonde empathie avec le Bonaparte géorgien : « Staline était possédé de la volonté de puissance. Rompu par une vie de complots à masquer ses traits et son âme, à se passer d’illusions, de pitié, de sincérité, à voir en chaque homme un obstacle ou un danger, tout chez lui était manoeuvre, méfiance et obstination. La révolution, le parti, l’Etat, la guerre, lui avaient offert les occasions et les moyens de dominer. Il y était parvenu, usant à fond des détours de l’exégèse marxiste et des rigueurs totalitaires, mettant en jeu une audace et une astuce surhumaines, subjuguant ou liquidant les autres.

Dès lors, seul en face de la Russie, Staline la vit mystérieuse, plus forte et plus durable que toutes les théories et que tous les régimes. Il l’aima à sa manière. »

Patrick Gofman

Georges Bortoli, "Mort de Staline", Robert Laffont, 1973.
Général De Gaulle, "Mémoires de Guerre, Le Salut", Plon.
Pierre Daix, "Aragon", Flammarion, 1994-97.
Lilly Marcou, "Staline, vie privée", Calmann-Levy, 1996.
Sergo Beria, "Beria, mon père", Plon/Criterion, 1999.
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Aragon et Picasso, iconoclastes

« Le Secrétariat du Parti communiste français désapprouve catégoriquement la publication dans Les Lettres françaises du 12 mars [1953] du portrait du grand Staline par le camarade Picasso.

Sans mettre en doute les sentiments du grand artiste Picasso dont chacun connaît l’attachement à la classe ouvrière, le Secrétariat du Parti communiste français regrette que le camarade Aragon, membre du Comité central et directeur des Lettres françaises, qui, par ailleurs, lutte courageusement pour le développement de l’art réaliste, ait permis cette publication. [...] »

Pierre Daix : Mais enfin, Elsa, Staline n’est pas Dieu le père !

Elsa Triolet : Justement si, Pierre. Personne ne va lire ce numéro [nécrologique des "Lettres françaises"]. Personne ne va même réfléchir à ce que signifie ce dessin de Picasso. Il n’a pas déformé le visage de Staline. Il l’a même respecté. Mais il a osé y toucher. Il a osé, Pierre, est-ce que vous comprenez ?

Louis Aragon : Je prends tout sur moi, petit, tu m’entends ? Je t’interdis de faire quelque autocritique que ce soit...

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Baulieu reste prosterné

Il y a 50 ans, le jeune Dr Etienne-Emile Baulieu écrivait à l’Académie des Sciences de l’URSS avec un groupe d’intellectuels, enseignants, juristes, ingénieurs et médecins membres du PCF : « L’immense douleur que vous avez ressentie lors de la mort du camarade Staline, nous l’avons partagée. Il était et il restera dans notre mémoire l’homme au monde le plus aimé de nous. (...) La terrible nouvelle nous a rapprochés plus encore du peuple soviétique, notre frère, de vous, nos collègues, des dirigeants de l’Etat soviétique, du camarade G. Malenkov, fidèle continuateur du camarade Staline, du P.C. de l’Union soviétique, guide du prolétariat et des intellectuels révolutionnaires du monde entier (...) »

Dans cette profonde prosternation devant un sanglant dictateur asiatique, « c’est tout naturellement que (...) chacun de nous a pris l’engagement de s’inspirer, tant dans la lutte idéologique que dans la lutte politique, des enseignements de celui qui restera à jamais l’un des plus grands génies scientifiques de l’histoire, l’immortel Staline. »

50 ans après, le camarade Baulieu a tenu ses promesses. Inventeur de la "pilule", ou pesticide humain RU 486, il est président de l’Académie des Sciences.

A peine en fonction, il appelait à la fondation d’un comité mondial d’éthique, pour donner une base internationale au clonage thérapeutique, habiller de jargon scientifico-moral les juteuses manipulations génétiques.

Cinquante ans après, sa signature est encore dans l’Huma ! Au bas d’une pétition reprochant à Poutine de « poursuivre l’oeuvre de Staline en Tchétchénie. »

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