Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 287 du 28 février 2003 - p. 21
Traditions
par Michel de L’Hyerres
Retour sur
"Don Juan"

Mon étude, sommaire, sur "Don Giovanni" (LLJ n° 286) m’a donné l’envie de voir, à la Comédie-Française, le "Don Juan" de Molière. Jusque-là, je me référais, pour sa perfection, à l’adaptation télévisée déjà ancienne (1965) réalisée en noir et blanc par Marcel Bluwal avec Michel Piccoli (Don Juan) et Claude Brasseur (Sganarelle), et tournée dans le cadre fantastique de la saline d’Arc-et-Senans, près de Besançon.

La version jouée au Théâtre Français avec Andrzej Seweryn dans le rôle principal est excellente et ne fait que confirmer la supériorité insigne de la pièce parlée de Molière, sans aucune mesure avec celle, chantée, de Mozart et Da Ponte.

La première passionne, la seconde ennuie.

Si le supplice de Jeanne d’Arc à Rouen en 1431 marque dramatiquement la fin du Moyen Âge et des temps de la Foi, "Dom Juan" (1665) est la borne en forme de colonne tronquée qui atteste le retour de l’Europe au paganisme matérialiste et à l’athéisme et l’accelerando du déclin de l’Occident amorcé par la Renaissance et la Réforme.

Nous le savons, les artistes, par leur intuition et leur art, pressentent l’avenir bien mieux que les philosophes qui, sauf exception, se prennent pour des Phénix et embrouillent, et détruisent tout par leur pensée rationnelle.

Molière, donc, a senti que le plus grand des péchés, l’orgueil, allié à la luxure, allait détruire la société traditionnelle fondée en 496 par Clovis, Clotilde, saint Rémi et sainte Geneviève sur trois piliers : le prêtre, le soldat, le paysan - dans le principe de la famille chrétienne patriarcale.

Molière va donc exposer dans son "Don Juan" l’état d’esprit de modernité qui s’esquissait par le refus de la religion et la recherche du scandale dans la haute aristocratie, classe cultivée secrètement "déiste", c’est-à-dire athée. Le thème de sa pièce sera le défi lancé à Dieu, sous les traits du Commandeur, par un aristocrate libertin qui ne manque pas de panache mais qui paiera son orgueil par une mort spectaculaire.

L’histoire : Dom Juan a enlevé du couvent Dona Elvire dans l’intention de l’épouser puis de l’abandonner. Il confie à son valet Sganarelle son goût pour les conquêtes féminines sans cesse renouvelées. Alors qu’il tente de séduire deux paysannes, l’arrivée des fils du Commandeur met sa tentative en échec. Leur échappant, Dom Juan découvre le tombeau du Commandeur qu’il a naguère tué en duel. Loin de se repentir, il se plante devant la statue et feint de l’inviter à dîner. La statue accepte d’un hochement de tête. Le soir même, chez lui, attendant que son repas soit servi, Dom Juan reçoit Elvire et son père. Puis, devant leurs reproches, il les traite avec insolence et mépris. Arrive alors la Statue du Commandeur qui le conduira à son tombeau où il connaîtra une fin épouvantable.

Le moment le plus significatif et le plus pathétique de l’oeuvre est, à l’acte V, le calcul choisi par Dom Juan, en toute scélératesse, pour annoncer à son père son brusque changement de conduite, sa conversion intempestive à la sainte religion. Mensonge qu’il avoue en se riant à Sganarelle outré, et qui lui permettra d’adhérer, sans renoncer à ses vices, à la pratique secrète de ses turpitudes.

Mais Dom Juan, ce grand seigneur libertin, cet athée, est plus qu’un jouisseur. C’est un destructeur satanique, un désespéré suicidaire qui, avec acharnement, travaille à la fois à sa propre perte et à l’anéantissement de son monde traditionnel. Ce que l’on appellerait aujourd’hui un homme de gauche.

Et lorsque ce trompeur, dans sa fausse et suprême conversion, annonce à Sganarelle : « C’est un dessein que j’ai formé par pure politique, un stratagème utile, une grimace nécessaire ou je me veux contraindre pour ménager mon père dont j’ai besoin et me mettre à couvert du côté des hommes, de cent fâcheuses aventures qui pourraient m’arriver... » il innove , de fait, une fausse vertu, une pseudo-religion hypocrite, de pure façade, qui allait progressivement révéler sa saveur empoisonnée et dont le Bo-bo, le bourgeois-bohème est, de nos jours, le pâle héritier.

En attendant la fin...

Sommaire - Haut de page