Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 288 du 12 mars 2003 - p. 6
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Chirac, "Le meilleur ami de l’Afrique"

Venant après le très aléatoire réengagement en Côte d’Ivoire et le sommet France-Afrique, la visite d’Etat de Jacques Chirac en Algérie (2-4 mars) laisse songeur. L’événement a été présenté comme relevant de la grande histoire et la « déclaration d’Alger » martèle la nécessité d’ « une relation globale forte, confiante et résolument tournée vers l’avenir ». Ce tropisme appelle une réflexion d’ordre géopolitique.

Bien que ce fait soit passé sous silence, cette visite s’inscrit dans un cadre plus large. L’an passé, l’Algérie a rallié le Partenariat euro-méditerranéen. Lancée au milieu des années quatre-vingt-dix par l’Union européenne, cette entreprise est habillée de discours trop souvent angéliques mais des préoccupations d’ordre géostratégique affleurent. La Méditerranée occidentale est traversée par un double clivage : la ligne de partage entre chrétienté et islam recoupe celle qui oppose le nord au sud. Risques et menaces marquent cette frontière de civilisation ; les Européens cherchent à stabiliser leurs marges et leurs marches.

Les vues de Jacques Chirac ne relèvent pas de cette diplomatie du limes. Le parallèle opéré entre les relations qu’entretiennent Paris et Alger et l’alliance franco-allemande en témoigne. Rien de plus illégitime que cette fausse symétrie. Signé en 1963, le traité de l’Elysée relève d’une vision du monde en phase avec l’histoire et la civilisation de l’Europe. Charles de Gaulle et Konrad Adenauer entendaient unifier l’antique « koinè » celto-germanique. Enfin réunis, les territoires français et allemands forment le noyau carolingien de l’Europe. Aussi le projet était-il placé sous la figure tutélaire de Charlemagne, roi des Francs et empereur d’Occident.

Le tropisme arabo-africain de Jacques Chirac s’inscrit dans d’autres représentations. La France y est présentée comme une nation essentiellement méditerranéenne. Détachée des héritages qui la fondent en propre, elle n’est plus l’ombilic de l’ancien Empire franc mais un pont entre les deux rives de la Méditerranée. L’Afrique est son Hinterland naturel et le recours aux masses démographiques incluses dans la « francophonie » lui permettrait même de prendre le pas sur l’Allemagne, l’ « anti-bochisme » constituant le non-dit de la politique étrangère française. Au final, une version « relookée » des thèses du général Mangin sur la « force noire ».

Ce projet n’est pas encore formulé de manière cohérente et explicite. Il est déjà largement esquissé. Reportons-nous au dernier sommet de la francophonie, à l’automne 2002. A la tribune, Abdelaziz Bouteflika dresse l’éloge de Jacques Chirac : le président français est « le meilleur ami de l’Afrique ». Dans les colonnes de Valeurs actuelles le secrétaire général de la francophonie, Boutros Boutros-Ghali, explique que son organisation prépare l’arrivée de nouvelles vagues migratoires : « Trois ou quatre millions de Nord-Africains se trouvent déjà en France, et dans les prochaines années il pourrait y en avoir de quinze à vingt millions. »

Il se peut que l’activisme de Jacques Chirac et la rhétorique lyrico-diplomatique de Dominique de Villepin séduisent une partie de l’électorat « poignard » et souverainiste. Pour autant, on ne refondera pas une géopolitique française sur des illusions et des faux-semblants. Au sein de l’UMP, il se murmure même que le Quai d’Orsay mène la politique des banlieues et de leur démographie... Si les Français cédaient au lyrisme des songe-creux, ils en subiraient les chocs en retour : choc démographique, choc civilisationnel et choc géopolitique. Le processus est en cours.

Louis Sorel
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