Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 288 du 12 mars 2003 - pp. 8 et 9
Les carnets télé du zappeur K. Membert
En attendant Sidi ben Babush,
le khalife de Bagdad

7 mars. Rumeurs. La France et la Russie seraient décidées à user de leur droit de veto. S’il y avait vote... Les Etats-Unis pourraient l’éviter. Ils adresseraient un ultimatum à Saddam. Taillez-vous, ou le 13 on vous taille. L’échéance semble se rapprocher. Cela n’empêche pas le Pape d’inviter les fidèles à prier pour la paix ni d’intervenir à Washington.

- Le Grand Rabbin est plus discret, dit le zappeur. Il doit savoir que les carottes sont cuites. A Tel-Aviv, sur la plage, on installe des missiles antimissiles, pour la télévision. Comme pourrait dire Giraudoux : la guerre des Trois aura bien lieu.

- Pourquoi des Trois ?

- Parce qu’il s’agit de la guerre que, pour leurs intérêts personnels, les Etats-Unis, l’Angleterre et Israël vont réussir à imposer à l’Irak.

- Nos lecteurs ne seront pas surpris. Voilà six mois que vous nous répétez qu’elle est inéluctable et immédiate.

- Et voilà six mois qu’elle est sans cesse remise sans jamais reculer. Comme en 1939. En 39 aussi la guerre ne fut déclenchée que huit mois après avoir été déclarée. On avait fini par croire qu’elle n’aurait pas lieu. Les Allemands étaient sur le point de se révolter. Leurs bottes étaient en carton. L’armistice serait signé avant que les combats commencent. Vous connaissez la suite. Aujourd’hui il y a également des gens qui croient toujours à la paix des braves... inspecteurs. Rien de nouveau sous le soleil.

- Ne comparez pas ce qui n’est pas comparable. Malgré votre goût de lire l’avenir dans le marc du passé, Saddam n’est pas Adolf. L’Allemagne tint tête au monde pendant six ans. Après avoir occupé l’Europe, de l’Atlantique à l’Oural, et l’Afrique du Nord, de Tunis à Tobrouk, elle ne succomba que sous les coups de l’innombrable Armée rouge, équipée par les capitalistes américains, et par les armes de destruction massive, mises au point par les Etats-Unis. Le palmarès de Saddam Hussein est plus modeste. Il n’a réussi à réoccuper le Koweit, sa province, que pendant six mois. Après quoi, en quelques semaines, il fut battu, à plate couture, par cent mille morts à zéro, ou presque, trente Américains étant quand même tombés au champ d’honneur, dont quelques-uns par accident automobile et d’autres victimes de dysenterie non criminelle. Le climat... En outre, voilà onze années que l’Irak est sous haute surveillance, espionné de tous côtés, privé de ses ressources et de ses avoirs, 14 milliards de dollars bloqués à l’étranger, soumis à l’embargo, désarmé afin qu’il soit plus aisé de l’attaquer sans risque, régulièrement bombardé sans qu’il ait bougé une oreille. Non seulement il n’est plus capable d’attaquer, mais il ne pourra même pas riposter. C’est en tout cas mon avis.

- Et je le partage, dit le zappeur. Les dictateurs sont souvent redoutables pour leurs peuples. Mais les démocrates sont encore plus redoutables pour les peuples qui ne sont pas les leurs. Si nous avions les yeux en face des trous, c’est Bush qui devrait nous filer une trouille verte. Il suffit de le regarder. Ce mec, c’est un maniaque, un hystérique dépressif. Et ça vous fout les flubes. Il est minuit, Dr Follamour. A côté, Saddam fait figure d’épouvantail à moineaux. Laissons baratiner les artistes du bidon. L’autre jour, sur la 5, chez Calvi, j’entendais un spécialiste déclarer : « Si vous ne faites pas la guerre, vous n’arrêterez pas Saddam ! » Et Bush, quand il sera devenu Sidi ben Babush, le khalife de Bagdad, vous l’arrêterez ? Une chose est sûre : si l’Irak n’était pas la deuxième puissance pétrolière du monde ; si l’Irak ne représentait pas la position stratégique clé permettant de contrôler et de déminer le Moyen-Orient ; si l’écrasement militaire de l’Irak n’était pas la meilleure solution israélienne possible au problème israélo-palestinien, toutes ces histoires de brigands dictateurs, de droits de l’homme à condition qu’il soit démocrate, d’armements artisanaux mais apocalyptiques et de Kurdes gazés en plein air n’exciteraient pas grand monde et surtout pas la Maison-Blanche. Personne ne songerait à intervenir, sauf, peut-être, le Dr Kouchner. Le président des M’as-tu-vu-sans-frontières pourrait briguer la tête de la croisade. Ce ne serait pas négligeable. L’animation des débats politico-culturels d’Arte y gagnerait. Néanmoins il n’y aurait pas beaucoup de soucis à se faire.

- Vous l’avez vu, dimanche, sur LCI ?

- Je ne manque jamais un Grand Jury. Surtout si Patrick Cohen préside. C’est un spectacle à lui seul. Tantôt il ressemble au fils que le Père Fouettard aurait eu d’une Orientale. L’invité est un accusé. Patrick Cohen le regarde d’un oeil noir. Il se tapote le menton. Il ne souffle mot. On l’entend pourtant fulminer, en aparté, comme dans Labiche : « Cause toujours, tu m’intéresses, Duconneau ! » Tantôt l’invité c’est l’élu. Patrick devient Gros-Câlin. Son oeil de velours a la douceur du loukoum. Sur le mode sépharade andalou, il demande, en ondulant de la gorge : « Monsieur le président... à votre avis... d’où vient l’importance attachée par la Commission de Bruxelles à la morosité... pardon... à la porosité des chambres à air. » On croirait voir Enrico Macias dans Il pleut, il pleut, Berbère. Cette fois il était lisse, fermé, dans l’expectative. On ne pouvait deviner si ce Dr Kouchner lui plaisait, ou pas.

- Il ne peut que lui plaire, soyez-en persuadé. Kouchner est pour la guerre au second tour. Il n’a cessé de le répéter dimanche. Au premier tour, comme le souhaite le président Chirac, on palabre. Au second tour, comme l’a décidé le maréchal Bush, on élimine.

- Ce n’est pas aussi simple. Kouchner est un Ashkénaze susceptible et pincé qui nourrit de grands desseins. En descendant des barricades de Mai 68, dans les boîtes où il allait frotter les citoyennes, il se présentait : « Rastignac, communiste ». Aujourd’hui qu’il va sur ses 64 balais, il n’est plus communiste. Il a construit sa réussite sur le succès. Ce n’était pas mal vu. Le sacerdoce lui a déjà beaucoup apporté. Tour à tour porteur de sacs de riz pour la télévision, ministre, pro-consul au Kossovo, la guerre en Irak lui avance un nouveau tremplin. Négociateur mais va-t’en-guerre, ayant compris Chirac mais approuvant Bush, homme de terrain, homme de communication, il serait l’homme de la situation. Après le Kossovo, l’Irak : haut commissaire de l’ONU à Bagdad, ça lui irait comme une chemise de nuit avec bonnet à Raffarin. Pour cela il suffirait qu’au dénouement la compromission s’imposât.

- Ça n’en prend pas le chemin.

- Sait-on jamais. Même aujourd’hui, malgré la conjoncture contraire, Kouchner ne peut croire que Chirac sera, jusqu’au bout, l’homme au veto entre les dents.

- Il n’est pas le seul.

- Comme vous dites. Ils oublient Villepin, un homme d’action et à dossiers, le scorpion implacable, fait pour l’ombre mais ébloui par la lumière, le Danton maigre : « De l’audace, toujours de l’audace... »

- Vous me donnez le frisson.

- Lisez le portrait de Dominique de Villepin dans Faits et Documents d’Emmanuel Ratier. C’est tout à fait remarquable. De surcroît, Kouchner est socialiste, marginal sans doute, mais socialiste. Les sondages le mettent en tête des hommes politiques de gauche. Malheureusement ce titre ne procure pas une « bonne » investiture. Demain, pour la trouver, Kouchner - qui n’a jamais réussi à se faire élire député - aura besoin du PS et de Hollande. Or Hollande et le PS sont contre la guerre, au premier comme au second tour. Bravant les mises en garde des B’naï B’rith, du CRIF, des groupes de pression sionistes, ils sont pour le veto, envers et contre tout. D’où le désarroi de Kouchner causant la perplexité de Cohen, privé du coup de ses moyens d’expression.

- Elle en aura fait des dégâts, cette histoire.

- Terribles. Toutes les familles sont divisées. Même la nôtre. Le 26 février, Jean Madiran, directeur de la rédaction de Présent, donc responsable pour les lecteurs de ce qu’ils peuvent y lire, leur signalait une remarque des « héritiers de l’Action française » qu’il jugeait inexacte. La voici : « Le quotidien Présent adopte le même silence étrange sur le sujet [de la guerre américaine] voire une hostilité affichée aux partisans de la non-intervention française, comme au temps de l’agression contre la Serbie. » Madiran répondait sur deux tiers de page. Ni hier, ni aujourd’hui, il n’y avait eu silence. Ce qui est vrai, en partie. Disons simplement qu’un certain nombre de fidèles de Présent trouvaient que l’événement n’avait pas été traité comme ils auraient aimé qu’il le fût. Madiran oubliait la seconde moitié de la remarque, « l’hostilité affichée » hier contre les « Serbolcheviques », aujourd’hui contre les « Saddamites ». Celle-ci n’est pas niable. Madiran l’omettait, tout à son brillant numéro de polémique par esquive. Si la vérité gêne sa démonstration, nul ne sait mieux que lui l’escamoter en grossissant l’erreur de l’adversaire, sans qu’on puisse l’accuser de mensonge. Personne ne doute de son adresse, de ses qualités intellectuelles, de son talent. En la circonstance, il ne m’a pas convaincu. J’espère qu’il ne m’en tiendra pas rigueur. Il doit nous inviter, dans quelques jours, Georges-Paul Wagner et moi-même. Pour rien au monde je ne voudrais rater ce déjeuner. Je ne lui parlerai pas de son papier. C’est promis. En revanche je l’entretiendrai du titre fracassant qu’il lui a donné : « Faut-il réduire l’Amérique en esclavage ? » Excellente question. Pourquoi n’y a-t-il pas répondu ? Pourquoi ne dit-il pas que ce titre est inspiré de celui d’Henri Béraud : « Faut-il réduire l’Angleterre en esclavage ? » Ecrit en 1935, au moment où l’Empire britannique menaçait l’Italie pour l’empêcher de coloniser l’Ethiopie, ce texte eut un certain retentissement. Il valut à son auteur d’être condamné à mort neuf ans plus tard et de passer, au rez-de-chaussée de la prison de Fresnes, deux mois d’un rude hiver, les jambes entravées d’une chaîne de sept kilos, attendant tous les matins la grâce ou le peloton. Ce rappel n’eût pas été inutile. Beaucoup de gens ne savent pas. D’autres ne savent plus. Si Madiran avait manqué de détails, il pouvait interroger Alain Sanders, son collaborateur tous terrains. Sanders n’ignore rien du sujet. Lui et moi, nous avons pris la parole, au cimetière de l’île de Ré, sur la tombe d’Henri Béraud, l’homme qui voulait « réduire l’Angleterre en esclavage parce que sa politique consiste à troubler le continent pour régner sur la mer. Elle consiste à solder les consciences, trouver les mercenaires, semer la discorde. Elle consiste à interdire la paix entre les nations. Elle consiste à jucher les clergymen sur des coffres-forts afin de prêcher aux nations pauvres le renoncement. Car tel est bien le prix du confort anglais(1) » En remplaçant Angleterre par Amérique Jean Madiran a-t-il eu une illumination ? Nous ne le saurons pas. Nulle part dans son article il ne parle de l’Angleterre, ni de l’Amérique, ni de l’esclavage, ni d’Henri Béraud. Comme il ne parle pas non plus de tambour ni de trompette, il aurait peut-être mieux valu intituler son papier : « Sans tambour ni trompette ». C’eût été moins provoquant. Nous pourrons en deviser tout en commentant l’arrivée à Bagdad du Khalife Sidi ben Babush.

Pour le zappeur K. Membert
François Brigneau

(1Béraud quinze ans à "Gringoire", textes rassemblés par René Moniot-Beaumont, pour les "Cahiers d’Henri Béraud", la passionnante revue lancée par Francis Bergeron. Editions ARAHB (Association rétaise des Amis d’Henri Béraud, BP 3, 17 111 Loix).
Sommaire - Haut de page