Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 288 du 12 mars 2003 - p. 15
Bon sens interdit
par Anne Merlin-Chazelas
Pacifiques ou pacifistes

Invitée à prendre la parole le dimanche 9 mars dans l’émission J’ai rendez-vous avec vous sur F2, la règle de cette émission de ne parler que très brièvement (exactement quatre minutes en tout par groupe de trois intervenants) ne m’a, bien entendu, permis d’exprimer que très peu d’idées. J’aimerais faire savoir à nos amis du Libre Journal ce que j’ai dit et ce que j’aurais voulu dire.

« Je ne suis aucunement pacifiste, seulement pacifique, au sens des Béatitudes, c’est-à-dire que je souhaite la paix comme le plus grand bien et cherche à n’envenimer aucune querelle qui puisse aboutir à la guerre, mais que je ne suis pas pour autant prête à devenir rouge, nazie ou islamiste plutôt que morte.

Je ne suis pas antiaméricaine, je conserve pour les Américains qui se sont fait tuer au cours des deux guerres mondiales la plus grande reconnaissance. Mais reconnaissance n’est pas vassalité. D’ailleurs, pendant les cent quarante ans où ce sont les Américains qui ont eu une dette envers la France, se sont-ils mis à sa remorque ?

Je n’ai aucune bienveillance pour Saddam Hussein : même s’il ne menace plus la paix de ses voisins et encore moins celle du monde, ce n’est sans doute pas parce qu’il ne le veut pas, mais parce qu’il ne le peut plus. Et l’Irak de Saddam Hussein, c’est bien loin d’être le paradis, même si ce n’est pas l’enfer total que décrivent les partisans de la guerre.

Aussi je suis assez satisfaite que Bush ait, par une forte pression militaire et une menace de guerre plus que plausible, obligé Saddam Hussein à détruire ce qui, sans doute, lui reste d’armement dangereux.

Encore que je sois inquiète de l’attitude du président américain qui, bien que chrétien croyant et pratiquant, comme je le suis moi-même, me paraît beaucoup plus proche de l’esprit de conquête des anglo-saxons protestants des XVIe et XVIIe siècles, persuadés que leur devoir est d’imposer leur mode de vie et de croyance par la force si nécessaire, que de l’esprit d’évangélisation par la Parole et par la persuasion.

En revanche, il me semble que l’attitude de la diplomatie française qui cherche à retenir Bush par la manche se défend fort bien.

En effet, si la France décidait de suivre aveuglément les Etats-Unis, maintenant et à l’avenir, elle abandonnerait toute prétention à continuer à exister sur le plan international sans pour autant (étant donné que nous ne sommes pas en mesure de contribuer substantiellement à la victoire des E.U.) en tirer quelque bénéfice que ce soit dans l’après-guerre. Et cela, ce n’est pas, à mes yeux, une hypothèse mais bien une certitude.

En revanche, si elle maintient sa position, elle prend certes un risque, celui de se voir économiquement et politiquement écrasée par les Etats-Unis si ceux-ci sont victorieux presque sans coup férir. Mais elle prend aussi une chance, celle de ne pas être entraînée dans la catastrophe qu’une guerre mal inspirée et peut-être mal menée peut entraîner au Moyen-Orient et peut-être dans le monde entier. Le risque vient, évidemment, du fait que les peuples dominateurs aiment bien que l’on se couche devant eux. Mais la chance vient, au contraire, du fait qu’en général ils estiment mieux ceux qui leur résistent à bon escient que les chiens couchés.

Or mieux vaut un risque d’échec assorti de quelques chances de succès qu’une certitude d’échec.

Il n’est pas certain, d’ailleurs, que cette guerre annoncée soit si avantageuse que cela pour les Etats-Unis, car si Saddam Hussein a réussi à constituer et dissimuler un armement de dissuasion massive (qu’il n’avait pas en 1991, sinon il s’en serait servi), il est évident qu’il s’en servira : et en ce cas, n’est-il pas imprudent d’aller titiller la bête dans son antre sans attendre que les inspecteurs de l’Onu aient pu la désarmer au moins en partie ? Et si Saddam Hussein n’a pas cet armement, les Etats-Unis, ne pouvant alors en fournir la preuve (pas plus qu’ils ne peuvent fournir la preuve que l’Irak soit un des principaux soutiens du terrorisme islamiste), paraîtront aux yeux du monde comme un pays prédateur.

Il va de soi que si M. Bush se décidait à fournir les preuves qu’il prétend détenir des possibilités et des intentions de Saddam Hussein (preuves indiscutables, infalsifiables et vérifiables, s’entend, car rien n’est plus aisé que de truquer des preuves, et rien ne paraît plus normal à un Etat dans le but d’améliorer sa position), je changerais d’avis. Mais jusqu’ici il exige qu’on l’en croie sur parole.

Je conserve d’ailleurs un bien minime espoir de paix : et si Bush, ayant obtenu ce qu’il voulait, à savoir un Irak totalement désarmé, en exerçant sur lui une énorme pression, finissait par s’en satisfaire ? »

Je suis bien consciente que, s’il y avait une "ligne" du Libre Journal, j’en serais, écrivant cela, assez éloignée, mais précisément ce journal est libre, il n’y a pas de "ligne" et j’ai toujours pu y écrire ce que je pensais.

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