Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 288 du 12 mars 2003 - p. 21
Le journal des dames
par Marie-Claude Monchaux
Dans ma boite à chaussures

Depuis qu’une opération baclée-ratée me contraint à marcher à quatre pattes (les deux miennes plus deux cannes anglaises) je suis pratiquement cloîtrée dans ma chambre que j’appelle, du coup, ma boîte à chaussures.

On sait que les enfants empilent leurs trésors dans des boîtes à chaussures. Ainsi est ma chambre, au rez-de-chaussée de la maison car comment grimper à l’étage avec mes cannes surnuméraires ?

Ma boîte à chaussures n’est pas comme toutes les autres. Les murs en sont tapissés de livres, elle ouvre sur le jardin par portes et fenêtres (avec de très beaux vitraux), le plafond ne s’enlève pas et elle ne contient ni grenouille étonnée d’être là ni cailloux ramassés sur le chemin de l’école.

Quoique, à y repenser, ce n’est pas exact : il y a, dans ma boîte à chaussures, un beau morceau de jade blanc, un petit bloc de quartz rose, une noble améthyste, un gros collier d’ambre et deux ou trois autres pierres qui n’ont pour gloire que leurs couleurs. Plus un morceau de verre bleu vif volé dans un atelier de souffleur.

Il y a aussi, puisque j’y suis, une toupie ancienne, une toupie israélite et un tricotin (ceux qui ne savent pas ce que c’est n’ont qu’à m’écrire, j’adore les lettres). Il y a enfin une poupée minuscule dans un berceau infinitésimal et d’autres poupées que j’ai dessinées et dont un sculpteur réalisa les têtes.

Et, j’allais oublier, un petit théâtre de carton, une boîte à musique (c’est une Japonaise qui porte son bébé), des aquarelles, un canapé-lit et deux cannes anglaises (elles sont partout, celles là !).

Je ne vous parle pas du secrétaire bourré de papiers, de la table et... Non, ça suffit ! Ma boîte à chaussures est trop petite.

La famille s’y réunit cependant pour y émettre des avis sur tout et il arrive que des amis se joignent à nous. Ma boîte à chaussures devient alors le Café du Commerce.

- J’ai reçu, dis-je, une lettre de M. Antoine, de Corse, qui m’a beaucoup émue...

Acquiescement de la famille qui est toujours heureuse avec moi lorsque les lecteurs du Libre Journal m’écrivent.

- Et puis une dame m’a téléphoné pour que je parle du clonage...

Moue dubitative de la famille qui se demande bien ce que je pourrais dire sur la question.

- Eh bien, mais... ça ne me paraît pas très au point ! Même s’il en sort un jour des merveilles pour la science, ce que l’on en apprend pour l’instant par la presse n’est guère encourageant... Je ne sais trop quoi en penser.

- Moi non plus...

- Moi non plus...

Nous voilà pour une fois d’accord.

J’essaie autre chose :

- On me demande mon avis sur Bush et sa guerre d’Irak. Tout ça me paraît bien trop compliqué...

- Trop simple ! ronchonne l’oncle Antoine.

- Trop affreux ! Dit la petite Colombe qui n’oublie pas que son père est médecin-colonel et qui préférerait qu’il soit, en temps de guerre du moins, boulanger ou notaire.

- Mais, ma Colombe, ton papa n’ira pas, Chirac est contre !

- Oh celui là ! On reconnaît la voix de l’oncle Antoine malgré la muraille de dictionnaires qui abrite ses mots-croisés.

- Moi, dit Paul, si j’avais dix ans, je croirais à ça ! (il brandit un adorable album dont j’ai déjà parlé, Un petit roi ne pleure pas et qui montre une marée de drapeaux blancs entre deux armées ennemies). Mais c’est mentir aux enfants que leur faire croire ces choses.

- Pas du tout, coupe Colombe ; c’est leur donner l’espoir de jours plus beaux !

Les grandes personnes soupirent... Les temps plus beaux, elles ont leur opinion là-dessus. Le premier homme a mangé, bu, dormi, fait des bébés et la guerre. Depuis, ses héritiers continuent. On n’y peut rien. Mais il n’est pas nécessaire de le dire aux petites filles de treize ans. Ce serait comme abattre les grands arbres qui bordent l’allée toute droite que promet d’être leur vie... du moins chacun l’espère-t-il.

Je romps le silence devenu pesant :

- Ma Colombe, tu nous sers le thé ?

- Je veux bien mais... Kyril doit venir... (elle rougit à ravir). Il m’aide pour les maths... à cinq heures...

- Ça commence jeune ! commente l’oncle Antoine derrière sa muraille.

- On ne commence jamais les maths assez jeune ! pouffe Paul.

Colombe rougit de plus belle. La famille rit. L’oncle Antoine avait jadis la réputation d’aider volontiers les jeunes camarades de son âge à travailler les maths. Suffit d’avoir l’oeil : « Oculus meum ! » comme dirait mon grand ami l’abbé Jean dit Godolias, fin lecteur du Libre Journal.

Lorsque le soir sera venu, seule dans ma boîte à chaussures, je tremblerai. Je m’attends à recevoir sur le nez, ou plutôt sur la jambe, la contre-expertise exigée par la procédure engagée pour faute médicale.

Une opération banale m’a laissée infirme, sept autres rendues indispensables par l’échec de la première et ses suites nosocomiales m’ont cloîtrée à l’hôpital pendant deux années entières puis rendue totalement dépendante, incapable que je suis, n’étant pas Çiva, de porter un verre d’eau en même temps que je m’arc-boute à mes cannes anglaises. Et voilà qu’aujourd’hui on chicane à reconnaître que cette catastrophe a des responsables !

Mais pour l’instant les rires reviennent avec le thé bouillant. La boîte à chaussures redevient Café du Commerce. Les infos, je les chasse, comme la poussière du temps que je pouvais manier le balai.

Adèle me montre son travail à l’aiguille. C’est une petite merveille de quiltage sur du patchwork comme en faisaient les grands-mères américaines.

Celles qu’on aime.

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