Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 288 du 12 mars 2003 - p. 22
Théâtre
P... de soirée !

Ruiné, un homme d’affaires est contraint de liquider son hôtel particulier. Les acheteurs potentiels sont attendus à dîner. Madame veut une soirée parfaite... Elle va devoir se contenter d’un long cauchemar où rien ne se passe comme on le voudrait mais où tout casse sans que pour autant le spectateur se lasse.

Prévenons tout de suite les organisateurs du Molière : pour cette pièce-là, il faut d’urgence créer un prix du meilleur régisseur et du meilleur accessoiriste. Le décor, en effet, est celui d’une élégante demeure bourgeoise qui, au long de l’intrigue, va se transformer en un épouvantable capharnaüm jonché de débris de toute sorte. On ne peut se retenir d’imaginer le travail de Titan, ou plutôt d’Hercule dans les Ecuries d’Augias que les techniciens doivent s’imposer pour tout remettre en place avant la représentation suivante.

Et si les dialogues n’ont rien d’exceptionnel, il faut reconnaître que l’idée est servie à merveille par des comédiens extravagants que ne renieraient pas les producteurs d’Hellzapoppin.

En temps normal, la vedette est Marthe Mercadier. Le soir où nous étions là, elle n’y était pas. Souffrante, elle avait donné sa chance à mademoiselle Bénédicte Roy. On ne s’en plaindra pas, la doublure est deux fois plus rigolote que l’original. Les spectateurs lui ont fait une ovation, oubliant la titulaire comme elle-même avait oublié son rendez-vous.

Le rôle du mari est tenu par Roland Magdane qui, comme les grands crus, se bonifie avec l’âge. Il est désopilant de sobriété.

La bonne est incarnée par Monique Tarbès. Inoxydable, inusable, et inchangée comme sa célèbre voix. Le reste de la troupe, à l’avenant, court, saute, cabriole et caracole dans un foutoir formidablement réglé.

Mais il faut voter une mention particulière à monsieur Franck de La Personne dans le rôle du maître d’hôtel mandé par le traiteur.

D’abord superbe dans son personnage de butler very British, il se déglingue peu à peu, comme un automate se dérègle, pour finir dans un paroxysme de folie en pochard totalement déjanté. Il enfonce les portes, s’éjecte par les fenêtres, il est à peine sorti que l’on guette avec gourmandise son retour. C’est Buster Keaton basculant inexorablement dans les abysses délirantes d’un Jean Le Poulain au paroxysme de sa folie. Prodigieux de drôlerie ! Le producteur qui aurait l’idée de lui donner à jouer Les Vignes du Seigneur serait assuré de faire une saison en or.

En tout cas, ce comédien rare fait un beau cadeau à Daniel Colas en prodiguant ainsi son talent dans cette pièce époustouflante, jamais vulgaire et visible par tous.

On en viendrait presque à oublier ce titre calamiteux : « Putain de soirée ! »

Jérôme Brigadier

Théâtre du Gymnase : 08 92 70 21 20
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