Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 289 du 22 mars 2003 - pp. 8 et 9
Les carnets télé du zappeur K. Membert
La Guerre : De la mort de James Bond
à la résurrection de Madelin

Dimanche 16 mars. 20 heures. En direct des Açores, capitale de l’anticyclone. Le Maître du monde a convoqué une équipe de journalistes et la télé, au milieu de l’Atlantique, sur une terre portugaise devenue une base américaine. Il est flanqué de deux acolytes. Sur sa gauche, Tony Blair, le pâle amant de la Perfide Albion. Sur sa droite, le pas fier hidalgo José-Maria Aznar, la vedette américaine d’"On a toujours besoin d’un petit pois chez soi". Dans la série "Dallas, ton univers impitoyable", ils interprètent un épisode très attendu : "L’ultimatum est pour demain", avec un refrain plus spécialement destiné à Chirac : "Pour qui sonne le glas ?". Nous sommes en direct sur LCI. Depuis le début du spectacle, le zappeur n’a pas soufflé mot. Soudain, inspiré, énigmatique et sibyllin, il déclare :

- Souvenez-vous de ce que je vous dis. Nous écoutons aujourd’hui l’oraison funèbre de James Bond.

Je le regarde, les yeux ronds, interloqué :

- Pourquoi ? Je ne comprends pas...

Sarcastique :

- Vraiment ? Vous baissez, mon petit vieux. Je vous ai connu plus perspicace. Ménageriez-vous vos méninges ? Si James Bond était encore de ce monde, fort des prouesses accomplies, il y a beau temps qu’il serait arrivé à Bagdad, déguisé en Bouclier humain. Au volant de son coucou casse-cou à gadgets, équipé du daxon-mitrailleuse, du rétroviseur laser, des pots d’échappement crachant alternativement de la variole sauvage et de l’anthrax purulent (ce n’est pas seulement en Irak qu’on en connaît un bout sur les armes bactériologiques), il se serait arrêté devant l’Hôtel du Commerce, de l’Euphrate et du Tigre réunis, où la suite Saladin lui avait été retenue. Vous me suivez ?

- Dans la roue. Je sens qu’on arrive aux super-nanas et aux créatures de rêve.

- Vous ne vous trompez pas. Le temps de siffler une vodka-tonic glacée au shaker, un de ses légers rafraîchissements préférés depuis "Bons baisers de Russie", et une tenture se levait. Paraissait Nafisa, orientale et mystérieuse. Même immobile, on ne pouvait s’empêcher de la voir onduler, lascive, dans une danse du ventre digne des Mille et une nuits. Le Président recevrait le Bouclier humain à 20 heures. Dialogues : "Qu’allons-nous faire jusqu’à vingt heures ? - Nous pourrions visiter les mausolées turquoises des rois hachémites. - Je préfèrerais visiter Nafisa... - Depuis Mme Cresson, je croyais les Anglais peu portés sur les dames... - Encore de l’intox..." Etc. Violons en sourdine. Champagne rosé. "James, je vous prie... James, non... Oh ! James..." Vous me suivez ?

- A quatre pattes.

- Fondu enchaîné. La salle du Grand conseil. Saddam entouré de ses ministres fermés comme des bourreaux. Fatalitas. Ils savent tout. "Vous n’êtes pas le Bouclier humain, vous êtes 007." Les colosses du désert se précipitaient. James Bond sortait son stylo pétrifiant. Il les tétanisait. Dans la confusion, la course-poursuite, élément essentiel du cinéma américain, suivait les interminables corridors du palais : Saddam devant, coudes au corps, Bond au milieu, facile, les Gardes royaux en pagaye. Une fois de plus la technique faisait la décision. Sur une simple pression des gros orteils, les mocassins de 007 se faisaient trampoline. Il bondissait. Il volait. Il rejoignait le dictateur. Il lui faisait le coup du lacet chinois. Il l’enroulait dans un tapis. Il le jetait aux pieds des partisans de la Résistance intérieure qui attendaient sous les terrasses. Je passe sur les détails, comme disait Le Pen. La nouvelle courait Bagdad comme une traînée de poudre. Le peuple laissait échapper sa joie. Charivari, hourvari, safari, fantasia, les tromblons partaient dans tous les coins. On imagine le bazar. La foule criait : A bas la Révolution ! A bas la République ! Mort aux tyrans ! Vive le Roi !

- Normal. Le peuple ne pouvait rien crier d’autre. Il vit depuis 1979 sous la dictature d’une république constitutionnelle dirigée par les Gardiens de la Révolution. Et Nafasi, qu’était-elle devenue ?

- Membre de l’opposition secrète extérieure, elle participait au complot. A bord du sous-marin britannique Bloody Mary, elle attendait James. Il arrivait, les bras chargés de fleurs. Re-violons, re-champage rosé. "Oh James... James..." Re-fondu enchaîné. Happy end, avec les félicitations des Finances. Malgré le prix exorbitant du coucou casse-cou et des gadgets, du stylo pétrifiant, des mocassions-trampoline, du tapis, de la vodka-tonic, du champagne rosé, l’opération Trafalgar-sur-Bagdad n’avait coûté qu’une poignée de cerises.

- Tandis que maintenant la note atteindra des milliards de dollars...

- Et d’euros.

- Pourquoi ? Vous pouvez nous dire pourquoi ?

- Elémentaire, mon cher Watson. Parce que les trusts américains d’armements avaient besoin de la guerre pour écouler leurs stocks, démodés, de plus en plus rapidement, par le progrès technique galopant, et parce que la guerre est indispensable à la réalisation des plans économiques, politiques et stratégiques du pouvoir mondial, dont Bush est le parrain visible. Dans ces conditions non seulement James Bond était inutile, mais il gênait. On s’en est donc débarrassé. Nul ne pourra plus croire à ses époustouflantes réussites. Le premier mort de la guerre qui n’a pas encore éclaté au moment où j’écris ceci aura été 007.

- En revanche Madelin ressuscite !

- Quel Madelin ? Le co-fondateur d’Occident ? Alain-la-castagne ? Le matraqueur de Rouen ?, demande le zappeur, en sournois.

- Mais non. Celui-là est définitivement enterré. Paix à sa croix celtique. Alain Madelin, l’éternel Tintin de la réforme libérale.

- Je le croyais à la brasse dans les roseaux depuis son succès à la dernière présidentielle.

- Ses amis aussi. 3,91 % des votants, entre Saint-Josse, le chasseur, et Hue-Coco, le chassé, il y avait de quoi douter de la lucidité du corps électoral. Madelin déclarait d’ailleurs, à qui voulait l’entendre, qu’il allait prendre une année sabbatique. A l’origine, l’année sabbatique est celle où, tous les sept ans, le paysan laissait reposer sa terre et l’homme son cerveau. Mais Madelin est né sous le signe du Bélier, qui donne souvent des individus éclatants, explosifs, aveugles et rebelles, chaotique et prolixes, haletants, tumultueux, bouillonnants, convulsifs, appartenant à la catégorie des colériques : émotifs-actifs-primaires, si l’on en croit au moins le "Dictionnaire des Symboles"(1). Au bout de cinq mois de sabbatisme modéré, le bouillant Alain se sentait déjà des fourmillements dans l’imaginative. Il voyait venir la guerre américano-sioniste. Elle pouvait bousculer le semblant d’ordre établi par les élections ; le magma monopolistique de l’UMP ; l’inquiétant succès de la Droite nationale, totalisant 19,20 % des suffrages (16,86 + 2,34) le soir du 21 avril, malgré la division. Etant donné la position que semblaient prendre le président de la République, son flamboyant ministre des Affaires étrangères et, souvent par opportunisme, calcul, trouille, la majorité de la majorité, cette guerre américano-sioniste allait peut-être lui permettre de faire appel de sa marginalisation. Il ne manquait ni d’atouts, ni de soutiens.

- Ça c’est bien vrai, comme disait la mère Denis. Ne l’oublions jamais et parlons-en toujours. S’il fut le papa d’Occident, Madelin est l’enfant chéri du B’naï Brith. En français : Les Enfants de l’Alliance. Un ordre maçonnique international interdit aux goys, et aux chiens. Le 25 janvier 1986, à Paris, lors de l’assemblée générale des associations B’naï Brith, c’est Madelin qui leur apporta l’assurance du Parti Républicain, dont il était le délégué général. En aucun cas, sous aucun prétexte, sous quelque forme que ce soit, le PR, comme l’UDF et le RPR, ne contracterait d’alliance avec le Front national(2). Deux mois plus tard, Alain Madelin était nommé ministre de l’Industrie, des PTT et du Tourisme du second ministère Chirac. Il avait tout juste quarante ans.

- On sait l’importance de cet accord, toujours respecté. On devine aussi ce qu’un pareil parrainage autorise. Au mois de novembre dernier, quand Madelin abrège son année sabbatique pour fonder les Cercles libéraux, les circonstances aidant, il devient le chef du parti de la guerre au sein de la majorité, pacifiste comme le Président. La décision n’a pas dû déplaire au B’naï Brith. Une autre influence dut jouer. Au cours de sa carrière ambitieuse et cahotique, traversée de coups fumants et d’échecs, Madelin créa de nombreux clubs, centres de réflexions, associations "Idée-Action", où se retrouvaient des industriels, décideurs, ingénieurs, techniciens libéraux. Aujourd’hui ceux-ci doivent redouter le "veto" du Président. La veille des Açores, Madelin les réunissait à la Plaine Saint-Denis. Sous couvert de lancer ses cercles il leur tint un langage de chef, comme il sied à l’heure de la virilité. Il se déclarait « sans indulgence aucune » contre la « ligne » diplomatique de la France. « Chirac et Villepin ont engagé le combat du droit et de la morale. C’est un mauvais combat... Après la posture, la facture... Je suis favorable à une guerre en Irak... » Ce qui dut plaire davantage au B’naï Brith qu’à l’Elysée.

- Ça ne m’étonne pas, dit le zappeur. Depuis plusieurs semaines c’est ce que Madelin ne cesse de claironner, sur toute les chaînes, péremptoire et définitif, comme à ses plus beaux jours. Sur France 2, Hubert Védrine, quoique pacifiste éclairé, l’a même félicité. « Si le président Bush avait eu votre éloquence, il aurait trouvé les voix qui lui manquent au Conseil de sécurité », dit celui qui fut, à mon avis, le meilleur ministre de Jospin. Son oeil brillait de malice. Madelin se rengorgeait. Ce naïf casseur d’assiettes ne déteste pas le compliment. Voilà en tout cas qui est clair. Tintin sort du tombeau. Il repart à l’assaut. Ma fable ne vous a pas plu. Permettez-moi pourtant d’y revenir. Les néo-collabos ont trouvé un chef de guerre. On les entend déjà chanter :

Quand Madelin vient nous servir la gloire
Au son du cor, du schofar(3), du buccin,
Nous nous savons promis à la victoire,
Madelin, Madelin, Madelin !...

Bush-Madelin, même combat. Lorsque les armes de destruction massive auront ratatiné Bagdad, il y aura du monde aux Busheries casher.

Pour le zappeur K. Membert
François Brigneau

(1) Jean Chevalier, Alain Gheerbrandt. "Dictionnaire des symboles". Bouquins. Lafont. 1982.
(2) La "Lettre de l’Agence télégraphique juive", dépêche signée de S. Marc Benayoum, du 30.01.1986, fac-similé dans l’"Encyclopédie de la politique française".
(3) Schofar : sorte de trompe pour les cérémonies rituelles, que les Hébreux façonnaient dans des cornes de bélier ! Coïncidence.
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