Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 289 du 22 mars 2003 - p. 13
Premier ministre assassiné à Belgrad...
par Michel Collon
Qui a tué Djindjic ?

Sherlock Holmes aurait du travail à Belgrade. Et bien des suspects sur les bras, car il serait difficile d’y trouver des amis de Djindjic, le Premier ministre abattu comme un quelconque Kennedy. « Vous êtes le chef de la mafia, et j’en ai les preuves », venait de lui lancer en plein Parlement Vojislav Seselj.

Qui avait porté Zoran Djindjic au pouvoir ?

Le peuple serbe, disaient les gros médias. En réalité, sa cote de popularité avait toujours été proche du zéro (à l’inverse du président Kostunica). Surtout après qu’il eut soutenu l’Otan tandis que les bombes pleuvaient sur son pays.

Qui alors avait porté Djindjic au pouvoir ? L’Occident. Grâce à neuf années d’un embargo épuisant. Plus neuf années d’une guerre médiatique de diabolisation. Plus 78 jours de bombardements de l’Otan. Plus des dizaines de millions de dollars de la CIA, en 2000, pour chasser Milosevic.

Qui a tué Djindjic ? La méthode professionnelle employée semble exclure l’idée d’un patriote voulant venger son pays trahi. Restent :

1.- Les rivalités au sein de la clique au pouvoir.

2.- Un règlement de comptes mafieux.

Ou les deux ensemble.

Djindjic avait renversé Milosevic en construisant une coalition hétéroclite de dix-huit partis dont le seul ciment était l’arrivisme. Une fois arrivé au pouvoir, il s’était empressé de le confisquer, suscitant le dépit car les privatisations profitaient surtout à ses copains. Les déçus de son propre camp étaient donc nombreux et n’auraient sans doute pas payé cent dinars pour augmenter le nombre de ses gardes du corps.

Mais qui étaient ces "copains" de feu Djindjic ? Il y a quelques mois, il avait étouffé une enquête sur la mafia et les ministres du parti de Kostunica avaient démissionné pour protester. Les protégés de l’Occident en ex-Yougoslavie ont tous été liés à de sombres trafics. L’entourage du président musulman bosniaque Izetbegovic a détourné des millions de dollars d’aide internationale. L’UCK, signalent tous les services policiers européens, a transformé le Kosovo en plaque tournante des trafics de drogue, armes et prostitution. « L’Otan a fait un mariage de raison avec la mafia », indiquions-nous dans notre film "Les Damnés du Kosovo"(1).

Dans la propagande occidentale, Djindjic était « l’homme qui instaure la démocratie ». Or il a liquidé l’Etat yougoslave juste pour priver de poste son rival Kostunica. Il a illégalement fait exclure du parlement les députés du plus grand parti, celui de Kostunica. Il a foulé aux pieds le jugement de la Cour Suprême invalidant cette exclusion. Idem lorsque la même Cour a rejeté la livraison-kidnapping de Milosevic vers La Haye. Il a privé l’armée de ses budgets (y compris pour la nourriture des soldats) parce que celle-ci avait démasqué des espions étrangers au sein du gouvernement.

En Serbie, la rue appelait Djindjic "l’homme des Allemands".

Dans ses mémoires, Lord Owen, envoyé spécial européen, écrit : « Je respecte beaucoup les Etats-Unis. Mais durant ces dernières années (92-95), la diplomatie de ce pays est coupable d’avoir prolongé inutilement la guerre en Bosnie. »(2)

Que visait-il ? Ce que nous avons exposé dans notre livre "Poker menteur"(3) : en 91, Berlin a fait éclater la Yougoslavie et pris le contrôle des nouveaux régimes en Slovénie, Croatie et Bosnie. D’abord prise de vitesse, Washington s’est efforcée de reprendre les cartes en mains. La Yougoslavie, c’est le Danube, route stratégique vers le Moyen-Orient et vers le Caucase, donc vers le pétrole et le gaz. La voie que toutes les grandes puissances ont toujours voulu contrôler.

Berlin veut amener son pétrole via le Danube et le Rhin. Par contre, Washington veut construire un pipe-line plus au sud à travers la Bulgarie, la Macédoine et l’Albanie. Car les Etats-Unis entendent contrôler l’approvisionnement énergétique de leurs rivaux, Europe et Japon. Ils ont construit au Kosovo la super-base militaire de "Camp Bondsteel" qu’ils comptent utiliser contre l’Irak.(4)

En Bosnie, Washington avait donc ordonné au président bosniaque Izetbegovic de ne signer aucun accord de paix proposé par les Européens, en lui promettant de gagner la guerre sur le terrain. Ce qui fut fait. Bref, les USA ont prolongé la guerre de deux années et aussi les souffrances de toutes les populations. Dans la rivalité entre grandes puissances, les pires coups sont permis.

En 2000, Washington, qui contrôle les crédits du FMI, avait promis des flots de dollars au nouveau régime de Belgrade. Mais rien ne venait. Dans une interview au Spiegel, hebdo allemand, précisément, Djindjic s’était plaint d’être ainsi mis en danger : « J’avertis l’Occident ».

Si Washington veut absolument attaquer l’Irak, et puis l’Iran, c’est aussi pour affaiblir ses rivaux européens. Les multinationales anglo-américaines Esso, BP, Shell veulent évincer d’Irak la société française Total. Et aussi évincer d’Iran son partenaire économique n° 1 : l’Allemagne. Au moment où Berlin et Paris dérangent Bush, le coup porté au pion serbe pourrait très bien être un avertissement dans cette cynique partie d’échecs que constitue la guerre globale.

Quelles seront les conséquences de la disparition de Djindjic ?

- La crise au sein du régime va encore s’aggraver.

- Kostunica tentera de récupérer son pouvoir perdu.

- Les divers clans vont s’affronter pour prendre le contrôle de l’économie et des trafics.

- Les Balkans pourraient replonger dans la déstabilisation.

Au Kosovo, Washington continue à protéger l’UCK, dynamiteuse de monastères chrétiens séculaires, et son nettoyage ethnique qui chasse les Serbes, mais aussi les Juifs, les Roms, les Turcs ! bref toutes les minorités non albanaises. Ça gêne de plus en plus les puissances européennes, qui aimeraient stabiliser la zone et construire leur "corridor énergétique". D’autres régions voisines pourraient basculer. Une région où s’affrontent les projets de pipe-lines ne saurait rester calme bien longtemps...

Le Libre Journal

(1) "Les Damnés du Kosovo", film de Michel Collon et Vanessa Stojilkovic.
(2) "El Pais", 12 nov. 1995.
(3) Michel Collon, "Poker menteur", EPO, Bruxelles, 1998, chap. 9.
(4) Voir "Les Damnés du Kosovo". Et Michel Collon, "Monopoly", Bruxelles, 2000, pp. 98, 120, 122.
Livres et K7 de Collon se trouvent à la librairie l’Age d’Homme, 5 rue Férou, Paris VIe.
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