Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 289 du 22 mars 2003 - pp. 16 et 17
Le cinéma comme arme de la mondialisation
Hollywood : l’usine à rêves a une baisse de rendement

Les films américains représentent la presque totalité du cinéma international. Toutes les télévisions mondiales les retransmettent. Dans le même temps, de plus en plus de superproductions sont ouvertement militaristes, patriotiques, « impérialistes ». Et pourtant les foules manifestent contre Bush et l’interventionnisme américain.

Quatre-vingt-cinq pour cent des Européens considèrent, d’après le cyber-sondage de la revue Time, que les Etats-Unis sont une menace pour la paix, plus que l’Irak ou la Corée du Nord.

Comment un tel paradoxe, qui confine à l’aberration, est-il possible ? Comment une propagande aussi couronnée de succès peut-elle se révéler aussi inefficace sur le terrain ?

Alors que les années soixante-dix, héritières de la culture sex-drug-and-rock’n’roll et de la contestation de la guerre du Vietnam, portaient un regard très critique sur l’armée et les institutions américaines, éclaboussées par le Watergate et la démission de Nixon, un retournement s’est opéré au début des années quatre-vingt.

Le héros vieillissant de cette époque de révolution conservatrice reaganienne est Clint Eastwood.

Dans Firefox, il dérobe aux Soviétiques leur meilleur avion de chasse, aidé par les savants juifs prisonniers du Goulag. Ce détail est important. Hollywood souligne dès cette époque l’alliance de fait des néo-conservateurs juifs et de la droite protestante américaine, que l’on « découvre » aujourd’hui.

C’est bien sûr Rambo qui emblématise cette renaissance de la fibre patriotique américaine. Rambo, le béret vert que l’on a empêché de vaincre, Rambo le valeureux guerrier trahi par les politiciens. Rambo qui va aider la résistance anticommuniste au Vietnam après avoir réglé ses comptes avec l’Amérique profonde, et avant de secourir les Afghans dans leur lutte antirusse...

L’Amérique est convaincue de l’universalité de sa mission.

Elle va recruter des mercenaires européens, des Universal Soldiers, pour donner la paix au monde. Jean-Claude van Damme, Dolph Lundgren (un Danois) et surtout Arnold Schwartzenegger vont porter au nom de l’Europe et de l’Otan les valeurs américaines aux quatre coins du monde. Arnold fait le ménage en Amérique du Sud (Predator, Commando) puis chez les turbulents Arabes (True Lies, adapté d’un scénario de Claude Zidi).

Sondage "Time" : 85 % des Européens pensent que les USA menacent la paix

A la même époque, Rutger Hauer (le "répliquant" de Blade Runner) en découd aussi avec les terroristes arabes dans Wanted : Dead or Alive.

Dès cette époque, il est important de le remarquer, l’Amérique combat le même ennemi qu’Israël : un terrorisme dont elle a jusqu’alors moins souffert que l’Europe.

Plus l’Europe est attaquée, moins elle désire se défendre ; moins l’Amérique est attaquée, plus elle se sent menacée. C’est Richard Hofstader, chercheur américain, qui évoquait des les années soixante, la paranoïa américaine de l’ère Eisenhower qui voyait des communistes ou des extra-terrestres partout, comme jadis les cow-boys voyaient des hordes d’Indiens scalpeurs...

Le grand film patriotique de l’ère Reagan est Top Gun, encore réalisé par un Européen, Tony Scott, frère de Ridley. Top Gun vise un public jeune de mangeurs de pop-corn, épris de la Bannière étoilée comme d’une marque de vêtements.

Reagan sera réélu triomphalement en 1984, avec les deux tiers des voix de la jeunesse américaine.

Aux J.O. de Los Angeles, les athlètes noirs, successeurs de ceux qui, seize ans plus tôt, brandissaient le poing ganté de noir, prient et chantent l’hymne américain.

Top Gun marque aussi un retour à la chevalerie du ciel, que l’on connaissait en France dans les années soixante, au grand temps du patriotisme de Tanguy et Laverdure. Et un goût important pour la technologie. L’Amérique réalise le rêve archéofuturiste : la Bible et l’ordinateur ; le mythe et la technologie.

L’Amérique connaît une grande révolution droitière et seule la gauche s’en rend compte en France.

La série techno-chamanique Supercopter (en anglais : Le Loup des airs) célèbre ces retrouvailles magiques entre l’archaïque et le futurisme high-tech.

Le personnage central, Springfellow Hawke (le faucon) est un poète-guerrier. Il joue du violoncelle au bord de son lac du grand Nord pendant que dans le ciel son oiseau totémique fait des ronds dominateurs. Puis il part guerroyer aux quatre coins du monde pour Archangel, ange borgne (comme le dieu Odin) des sociétés secrètes et des coups fourrés...

Comme Tom Cruise dans Top Gun, Hawke est un "maverick", un sujet d’exception, un rebelle, un impudent. On ne peut le contrôler.

C’est ainsi que Kissinger avait théorisé une Amérique barbare et incontrôlable.

Et c’est ainsi que Bush prétend mener ses guerres où il veut et sans l’aval de personne.

Déjà, Reagan, venu du cinéma, annonçait : « A la prochaine prise d’otages, je ferai comme Rambo. »

Supercopter annonce bien sûr les guerres du Golfe. Son producteur, Bellisario, fut celui de Magnum, guerrier non repenti de la guerre du Vietnam, et des récents Jags, cette série télévisée à la fois militaire, politicorrecte, féministe et judiciaire typique, elle, de l’ère clintonienne du cinéma américain.

Un changement notable s’est en effet produit.

La décennie quatre-vingt-dix est plus vénusienne, plus humanitaire, plus féministe. C’est une décennie démocrate. L’Amérique reste forte et guerrière, mais elle s’occupe des femmes (La Fille du général, avec Travolta), des Somaliens, des Kossovars et de la paix dans le monde.

Dans La Chute du faucon noir Ridley Scott dépeint des boys courageux et humanitaires que dépècent des sortes de cannibales somaliens. L’Amérique veut faire le bien de tout le monde, y compris contre les secourus eux-mêmes.

Diffusé dans toutes les bases américaines, le film va servir pour l’attaque de Bagdad.

Autre film-clé : Le Pacificateur, produit par Spielberg et qui décrit le combat des savants (féminins) et des soldats d’élite américains contre une barbarie terroriste qui s’étend comme un croissant de l’Asie centrale à Sarajevo en passant par l’Iran, le Pakistan (promu depuis allié de Washington), la Russie méridionale.

New York est menacée d’une bombe nucléaire.

Et l’épicentre du trafic d’armes est Vienne.

Hollywood continue d’employer les talents européens, souvent plus royalistes que le roi. Dans Independence Day, Roland Emmerich, venu d’Allemagne, célèbre une alliance juive, black et WASP qui met fin à l’intrusion des envahisseurs extra-terrestres.

Et pourtant, une fissure apparaît dans l’union de l’Occident. Hollywood, comme l’Amérique, commence à se méfier de l’Europe.

Dans Air Force One, un président très remonté joué par Harrison Ford veut en finir avec le nationalisme terroriste mais aussi (curieux rapprochement) avec la brutalité russe... tout comme Le Saint joué par Val Kilmer.

L’axe du mal est viennois, on l’a vu, il est russe, il est serbe (des barbares serbes mettent à mort un gentil pilote américain dans Derrière les lignes ennemies), il est (déjà) français. Dans Executive Decision (1996), c’est un Français qui aide les terroristes arabes, décidément intenables, à concevoir une bombe meurtrière. Dans The Sum of All Fears, une conspiration de nazis (dont un Français) menace la paix du monde.

Le cryptonazi est d’ailleurs increvable dans cet univers fantasmatique. Plus que la France, c’est toute l’Europe pacifiste qui est suspecte.

Un mois avant le 11-Septembre : "Pearl Harbour" le film !

Dans Code Omega, l’Antéchrist occupe le poste de président de la communauté européenne, réside à Rome, ville du pape et de l’empire, objets d’exécration pour les puritains ; il fera sauter le dôme du rocher à Jérusalem.

Dans sa poursuite tous azimuts des terroristes arabes ou européens, l’Amérique finit d’ailleurs par se dévorer elle-même.

Dans Opération Espadon Travolta, agent du Mossad, déclenche des attentats pour remotiver les populations. Ce film décalé et brillant est une clé : l’Amérique est prête à tout pour défendre, non ses valeurs humanistes, mais son Way of life, sa consommation intérieure, en d’autres termes.

Dans Au revoir à jamais, la CIA organise des attentats pour justifier l’augmentation de ses budgets.

Un mois avant le 11 septembre, Pearl Harbour ranimait l’inquiétude et le syndrome de l’attaque surprise chez les Américains. Un mois après le 11 septembre, Bush augmentait le budget de la défense de 48 milliards de dollars (plus que le budget français)...

Dans The Rules of Engagement, Samuel Jackson passe en procès pour le massacre de femmes et d’enfants yéménites. Il est acquitté : des terroristes se cachaient dans la foule mitraillée et ces dommages collatéraux ne peuvent lui être imputés.

On le voit, la propagande US ne s’embarrasse pas de nuances. Elle est aussi conçue pour les deux millions de soldats américains et leur nombreuse famille. Un pays aussi divers nécessite une propagande unique, directe, excessive, pas universelle.

C’est pourquoi elle ne plaît pas à tout le monde. Elle réserve les beaux rôles aux Américains qui sont les stars, les pilotes, les sauveurs et fait des autres, de nous, des spectateurs tremblants. Comme les enfants de Pearl Harbour.

Enlisée dans la culture du féminisme, du New Age, du métissage cool et de la paix à tout prix, l’Europe est, comme l’écrit justement Robert Kagan, « de Vénus ». Les Etats-Unis, eux, sont de Mars.

Leurs dépenses militaires représentent 45 % du total mondial. Ils font peur. Trop puissants, trop sûrs de leur bon droit.

Les meilleurs scénarios, les meilleurs effets spéciaux ne les protègent plus de la haine qu’attire tant de puissance et de bonne conscience.

Contrairement à ce que dit Full Metal Jacket, dans tout homme ce n’est plus un Américain qui sommeille. C’est un anti-Américain.

L’opinion mondiale, obèse médiatique est gavée.

Nicolas Bonnal
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