Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 289 du 22 mars 2003 - pp. 18 et 19
Otan, Union européenne
et folie internationale
III
Une arme pour la mondialisation sous contrôle américain

Comme toute force militaire d’une telle importance doit être encadrée par un pouvoir politique, l’Otan dispose d’un Conseil de l’Atlantique Nord, appuyé par une administration civile : l’état-major international. C’est cet organisme qui prépare les décisions politiques liées aux activités de l’Otan. Siègent en permanence au Conseil de l’Atlantique Nord les ambassadeurs représentants permanents des pays membres. Ce sont eux qui préparent les réunions des ministres et les sommets aux cours desquels se prendront les décisions. Celles-ci sont prises lors de réunions du Conseil de l’Atlantique Nord en session des ministres de la défense, ou en session des ministres des affaires étrangères ou carrément en sommet, c’est-à-dire en session des chefs d’Etat ou de gouvernement. Il se tient au moins deux réunions formelles et deux réunions informelles du Conseil de l’Atlantique Nord en session des ministres de la défense chaque année.

Les ambassadeurs se réunissent au moins une fois par semaine. Chacun représente, comme tout ambassadeur, son chef d’Etat suivant les directives de son ministre des affaires étrangères.

Cet organisme politique a besoin, pour préparer les décisions militaires qui donneront le mandat d’agir au général américain commandant les forces de l’alliance, d’experts militaires. Ces experts sont réunis au sein du Comité militaire. Il s’agit essentiellement de représentants militaires permanents, assistés d’un état-major militaire international. Ces généraux de haut rang, véritables ambassadeurs militaires, se réunissent au moins une fois par semaine. Avant chaque réunion du Conseil de l’Atlantique Nord en session des ministres de la défense se tient une réunion du Comité militaire en session des chefs d’état-major des armées.

Cet agenda assez formel permet aux Etats-Unis de connaître la « température » de l’Otan en permanence. Entre les sessions, le maintien de représentations permanentes diplomatiques et militaires permet le lobbying préparatoire à la prise de décisions qui ne font jamais l’unanimité. Connaître les points d’achoppement permet de proposer des arrangements dans des enceintes autres que l’Otan. On peut monnayer un soutien à l’Otan en échange d’un soutien à l’ONU ou à l’Union européenne...

Pour dissimuler ce lobbying, l’Otan utilise une procédure fréquente dans les instances internationales : la procédure de silence.

Lorsque l’état-major international (politique) ou l’état-major militaire international a formalisé une proposition de résolution sous la forme d’un projet écrit, le document est diffusé aux représentations nationales avec une date et une heure limite pour « rompre le silence ». Si aucun pays ne rompt le silence, la décision est réputée prise à l’unanimité. Si un pays n’accepte pas le projet tel que présenté, son représentant « rompt le silence » et provoque ainsi une réunion du Conseil de l’Atlantique Nord (les ambassadeurs) ou du Comité militaire (les représentants militaires).

Par le Commandant Pierre-Henri Bunel

L’intérêt initial de la procédure de silence est de réduire le nombre des réunions pour les questions qui ne posent a priori pas de difficulté, mais la dérive qui consiste à soumettre des questions importantes à la procédure de silence a permis de faire accepter de justesse des décisions non débattues publiquement et en profondeur, c’est-à-dire pour l’application desquelles on peut s’attendre à des difficultés majeures dans les cas sensibles.

La procédure de silence est devenue un moyen de plus de travailler en dehors de toute transparence pour traiter de questions litigieuses sur lesquelles les pays décideurs, et en particulier les Etats-Unis et l’Allemagne, ont des positions bien arrêtées. Ils conduisent un lobbying discret envers les autres pays membres pour éviter qu’ils ne rompent le silence. Depuis le retour des Français au sein du comité militaire en 1996, il faut reconnaître que la procédure de silence est de plus en plus souvent rompue sur des questions militaires importantes.

On mesure bien qu’une organisation de défense militaire telle que l’Otan doit intégrer de nombreux paramètres extra militaires dans ses décisions. L’Otan a été créée parce que l’Union de l’Europe occidentale mise sur pied en 1945 par les Européens pour éviter de connaître une nouvelle guerre meurtrière en Europe avait échoué à prendre en compte la question du blocus de Berlin.

Bref, l’Europe s’organise enfin pour ne plus tomber dans ces guerres incessantes qui ont marqué le Moyen Age, les Temps modernes et le début de l’époque contemporaine. Autant dire que les perspectives économiques qui s’ouvrent alors ne peuvent que séduire les financiers américains, mais à condition qu’ils exercent leur contrôle sur toute cette évolution qui risque bien de déborder un jour les simples relations commerciales.

L’Otan est un outil imparable de surveillance, sans que les dirigeants des pays membres européens s’en rendent compte.

La seconde guerre l’a montré, la stratégie ne saurait comprendre uniquement des volets militaires. Et tout simplement parce qu’en politique les finances priment sur tout le reste : à grands moyens grande politique, à petits moyens, politique de soumission. Il faut mettre au point un moyen de contrôler les finances des pays européens et alors les pays européens seront effectivement sous contrôle des lobbies financiers.

L’Otan, par son Conseil de l’Atlantique Nord, prend l’habitude de traiter de problèmes civils qui ont une résonance stratégique. Dépassant largement le cadre des planifications militaires, l’Organisation s’étoffe de services qui ont la charge de questions aussi variées que l’éducation et l’instruction publique par le biais de l’harmonisation des techniques pédagogiques, l’industrie en général, en passant par le truchement de l’industrie de l’armement. L’adoption des normes de l’Otan, les fameux STANAG, précède et influence la mise sur pied de normes européennes. L’hygiène alimentaire, en matière de conservation des denrées destinées aux armées en campagne, puis aux stocks alimentaires stratégiques, conduit les pays européens à créer des normes nationales compatibles avec les normes américaines en attendant l’élaboration de normes européennes dérivées des STANAG.

La manipulation des opinions est à l’ordre du jour et personne n’accorde à la déclaration du président Truman au début de son mandat toute l’importance qu’elle mérite. Selon Truman, la vraie guerre sera économique et la gagnera le pays qui maîtrisera la création, la production et la diffusion de l’image sonorisée animée et en couleurs. Tous les observateurs pensent immédiatement au cinéma. Si cette conclusion est juste - il suffit de voir l’attention que les administrations américaines successives ont apportée au cinéma de la seconde guerre à nos jours - elle est incomplète. Mais l’Otan se dote d’une agence de presse avec des commentateurs, des officiers (civils) de presse et des porte-parole dont l’assurance n’a d’égale que la capacité à travestir la vérité.

Le large éventail des capacités de l’Otan en matière d’administration des pays occupés permettrait à cette association transatlantique aux ordres de Washington de remplir les missions qui ressortissent en principe à l’ONU au cas où cette Organisation deviendrait incontrôlable.

Mais en temps de paix, pour pouvoir instiller sa propagande, l’Otan doit faire tomber les chaînes de télévision dans le domaine concurrentiel.

Si, comme du temps du général de Gaulle, la télévision reste un organe contrôlé par l’Etat de chaque pays adverse, les producteurs de programmes commerciaux ne pourront pas prendre en main les cultures des pays cibles. C’est ainsi que par l’intermédiaire de la publicité de marque les financiers ont ouvert une brèche dans les forteresses télévisuelles d’Etats, puis par les « impératifs du marché » ont fini par obtenir l’ouverture de chaînes de télévision et de radio privées qui peuvent diffuser des émissions produites sous contrôle des groupes financiers. Ces programmes, vendus à prix concurrentiels, permettent de prendre le contrôle des cultures qu’elles uniformisent.

Asservir les gouvernements aux marchés

Pour pouvoir privatiser les moyens d’information, les lobbies financiers s’y prennent en amont. Il faut asservir les gouvernements aux marchés afin de leur ôter tout pouvoir d’influence réelle. Tout le travail sera donc de convertir les pays membres du GATT à la société de consommation en faisant valider la suppression des droits de douanes, et en faisant adopter le principe de la TVA. Cet impôt devient rapidement la première source de revenu des Etats européens qui commettent la grave erreur d’adopter des taux élevés, à la différence des Etats-Unis. Cette action politico-économique se déroule, bien sûr, en dehors des sphères otaniennes, mais elle fait partie d’une action d’envergure et globale qu’il serait très dangereux de saucissonner. La faute des gouvernements européens est de spécialiser les fonctions et de les mettre entre des mains de technocrates sans assurer de réels contrôles horizontaux exercés par des généralistes à l’esprit de synthèse.

D’après ce que j’ai vu au cours de mes années à l’ONU et à l’Otan, le travers de la Commission européenne est de se laisser aveugler par le fantasme américain de l’analyse et de l’analyste au lieu de donner le dernier mot à la synthèse. Les décisions politiques, au lieu d’être le résultat d’un important travail de synthèse, sont marquées par l’approximation quand ce n’est pas par les choix guidés par des ambitions personnelles ou des intérêts privés. Et les faiblesses de l’Union européenne sont la porte ouverte au contrôle américain de l’Europe par Otan interposée.

En somme, au lendemain de la seconde guerre mondiale, les Américains disposent d’un outil de régulation des relations internationales, l’ONU. Mais la présence de l’URSS comme membre permanent du Conseil de sécurité est une gêne pour la politique étrangère américaine. La création de l’Otan, sous prétexte de contrer une menace soviétique magnifiée par la propagande, permet d’éviter que l’Europe en train de commencer à s’unir ne prenne une certaine autonomie. L’organisation d’une menace à l’Est, d’autant plus intéressante qu’elle est plus que virtuelle, permet de focaliser les énergies des pays de l’Otan et de l’Union de l’Europe occidentale vers un ennemi qui vient de se dresser devant la politique américaine. La victoire américaine sur les forces de l’Axe a débouché sur une autre guerre qu’il va falloir gagner : celle sur le communisme.

La doctrine stratégique générale des Américains s’appelle le panaméricanisme en Amérique du Nord et du Sud, et l’impérialisme dans le reste du monde. Toutefois, ce terme est repris par les différents mouvements marxistes et prend une connotation si péjorative que les Américains eux-mêmes l’abandonnent. Le fait que le mal n’a plus de nom ne signifie pas pour autant qu’il a disparu.

(à suivre)

Commandant Pierre-Henri Bunel
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