Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 289 du 22 mars 2003 - p. 20
C’est à lire
L’inguérissable blessure du cavalier soleil

Il y a du soleil chez Christian de La Mazière. Pas le bronzeur doré de Saint-Trop’, non : le feu céleste bienveillant et cruel. Cette dimension solaire, tout y concourt : la haute stature de La Maze, son port de cavalier, sa démarche même qui a la détermination paisible et régulière d’un balancier de grande horloge, sa chaleur distante qui évoque l’austérité des champs de seigle cévenols dont il porte le nom. Son humeur, surtout. Pas méridionale, il s’en faut. Provençale, plutôt, au sens que l’oeuvre de pierre et de feu d’un Giono a donné à ce mot. Une humeur solaire, c’est-à-dire lumineuse et chaude mais qui impose la réserve.

Aussi n’est-il pas surprenant que ses deux livres s’ouvrent sur une explosion de soleil.

Voilà trente ans, c’était Le Rêveur casqué : « En ce jour d’août 44, Paris était écrasé de soleil. »

Aujourd’hui, c’est Le Rêveur blessé : « Lundi de Pâques 1948. Je quitte Clairvaux, ébloui, gratifié d’un soleil exceptionnellement brûlant, grisé par la lumière du printemps. »

Et l’un comme l’autre s’achèvent par la même visite chez les Ombres que, chaque jour, le soleil accomplit. Ombres encore menaçantes qui n’auront jamais fini de venger leur vie ratée pour le Rêveur casqué jeté quatre ans dans les ténèbres du cachot. Ombres bienveillantes des amis morts pour le Rêveur blessé.

Trente ans séparent ces deux livres et pourtant c’est bien le même homme, la même désinvolture aristocratique, la même écriture sans apprêt, le même refus des effets.

Blessé, le rêveur est moins disert encore que casqué. Certaines rencontres qui, chez d’autres, auraient fait des volumes entiers sont croquées en deux pages et cependant laissent une trace au coeur. Bérénice, petite silhouette lumineuse, ne s’attarde pas au-delà du deuxième chapitre mais lance une poussière d’étoile qui, jusqu’au bout du livre, éclaire les portraits.

Celui de Le Vigan, génie au destin incinéré, de Gabin, l’artisan du cinéma qui avait si peur des usines, de l’étrange Bérard-Quelin et son ennemi juré Jacquemard, figures de presse dont les fantômes traversent encore certains journaux, de Maryse Choisy, ses patients fous et son diable de chat, et, bien sûr, de Dalida que La Mazière dessine avec des remords tendres et pudiques.

Et puis il y a Elisa. Elisa, la mère toujours absente même quand elle était proche.

A lire les pages où elle est évoquée (au vrai tout le livre est hanté par sa beauté lointaine, sa grâce exilée, son parfum enfui) on mesure, mieux encore que par les autres souvenirs, combien un homme n’est accompli que lorsqu’enfin il ose regarder son passé en face jusque dans ses rides les plus douloureuses.

La Maze est toujours apparu aux yeux de ses amis comme un adolescent, un de ces inusables héros que dessinait Joubert : enfant solitaire, jeune aristocrate, cavalier, aviateur, Waffen-SS, play-boy, journaliste, mais tout cela à la manière d’un personnage de Drieu, avec distance, recul, humour, indifférence, le tout mêlé de foi et de candeur. Plus, le sourire carnassier du fauve qui sait qu’il n’aura pas à courir longtemps pour saisir sa proie. Tout cela, il l’a été. Mais comme au théâtre, abandonnant la défroque d’un rôle pour en endosser une autre, sans y croire vraiment.

Rêvant sa vie sans jamais vivre un rêve.

Et puis là, pour la première fois, il laisse entrevoir sa blessure. Sa vieille, son inguérissable blessure. La blessure secrète d’un enfant délaissé par sa mère et qui est devenu un homme déçu par son pays. Une blessure qu’aucun feu, jamais, n’a pu cautériser et dont seule l’amitié, la fidélité aux amis vivants et morts parvient parfois à apaiser la souffrance.

Tout cela fait un beau livre profond et futile, un livre de sagesse et de folie, plein de ce sourire français qui s’appelait l’esprit.

L’histoire d’une longue, très longue et inépuisable jeunesse.

Serge de Beketch

Christian de La Mazière, Le Rêveur blessé, Ed. de Fallois, 268 p., 19 feuros.
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