Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 290 du 2 avril 2003 - pp. 8 et 9
Les carnets télé du zappeur K. Membert
Nous regardons brûler Bagdad

Vendredi 28 mars. Dixième nuit de bombardements. « La plus dure, dit le reporter de TF1. Toutes les deux heures, la terre tremble. » Les Américains utilisent maintenant des bombes de deux à cinq tonnes. Elles pulvérisent les bicoques des pauvres, en ciment-torchis. Elles défoncent les abris des nantis. C’est pratique. Les morts sont tout de suite enterrés. Visitez Bagdad, ses ruines américaines...

- Depuis le temps que je pratique la guerre, j’aurais dû m’habituer. C’est plus fort que moi, je ne peux pas, dit le zappeur. De tous les vices, péchés, crimes, horreurs des hommes, c’est la guerre qui m’accable le plus. Tous les soirs, après avoir regardé brûler Bagdad sous des gerbes de flammes pourpres et des bouquets de fumée noire, quand j’éteins la télévision, je reste à me balancer dans mon fauteuil. Je ne me suis jamais senti aussi vieux. J’ai plus de souvenirs que si j’avais mille ans...

Le zappeur a la voix sourde. Il se voûte. Son oeil a perdu ses pépites. Je ne l’avais jamais vu ainsi : aux abonnés absents. Il continue à marmonner ce qu’il aurait jadis déclamé :

- On en a vu, pourtant. Je devrais être blindé. L’Exode, vous vous souvenez ? « Le front se dégarnissait près d’Etampes », disait l’Antoine. Après avoir piqué, les stukas passaient en rase-mottes, moteurs hurlant, sirènes de mort. La guerre, c’est d’abord le bruit. Les forges de Vulcain... J’ai vu brûler Lorient, Boulogne-Billancourt, Paris-La Chapelle, Rouen. J’aurais dû me faire pompier. Caen fumait. « Les tripes », disions-nous, pour essayer de rire. Nanard m’a raconté Dresde. Il était STO. La Florence de l’Elbe. Pas une garnison. Pas un troufion, sauf en permission, mais 250 000 morts, au phosphore. Ça, c’était une arme de destruction massive, label "Droits de l’homme", etc. Et pas besoin d’envoyer des inspecteurs pour la trouver... J’ai vu le Congo, l’Algérie, le Viet-Nam. Khé-Sanh, tous les matins à six heures pile, du fond de l’horizon comme des masses grises, les B 52 arrivaient pour défolier les collines, en norias horizontales, jusqu’à la nuit. Khé-Sanh, sur un sommet, le camp assiégé. On y arrivait en hélicos, entre deux averses de mitrailleuses lourdes, améliorées de mortiers. Au réveil, il y avait la corvée de barbelés, pour décrocher la bidoche cisaillée, celle des visiteurs de la nuit.

Cette année, nous sommes à Bagdad, en première ligne télé. Bagdad, la cité magique, dont le nom nous a fait rêver dès l’enfance. Fondée en 762, deux millions d’habitants sous Haroun al-Rachid, la ville phare de la civilisation islamique en Orient, pillée et rasée par les Mongols, ravagée par Tamerlan, détruite par les Ottomans, occupée par les Persans, conquise par Mourad VI. « Les édifices qu’ils y ont accumulés, s’ils étaient encore debout, en feraient le plus riche musée du monde », disait Benoist-Méchin. A présent ce sont les Amerlocks. Un beau présent, en vérité. Ils viennent pour le pétrole, Israël et la liberté.

Toujours cette voix lasse, monotone, comme une chanson sans musique :

- Bagdad, incendiée par les conquérants du ciel, d’autant plus facilement conquise qu’il n’y a plus un avion irakien en état de voler. Bagdad, labourée par des missiles tirés à 600 km de là, depuis des navires de guerre, dont l’impunité est d’autant plus grande que l’Irak ne possède pas de bateaux. L’histoire considère Hitler comme un monstre. Entre autres méfaits abominables, il aurait envisagé la possibilité de brûler Paris. Comment l’histoire jugera-t-elle Bush ? Il n’envisage pas la possibilité de brûler Bagdad. Il la brûle ! Ajoutons... C’est la France qui avait déclaré la guerre à Hitler. C’est Bush qui a traversé 10 000 kilomètres pour brûler Bagdad à petit feu, à moyen feu, à feu très vif, jour et nuit, depuis dix jours, « et ça durera le temps qu’il faudra », a-t-il dit à son complice, Tony Blair, ratatiné comme une vieille pomme, et qui commence à l’avoir en berne. Un acharnement de forcené. Pourquoi ? Parce que le despote éclairé de Bagdad est soupçonné de dissimuler les armes chimiques et bactériologiques que tous les Etats civilisés fabriquent sans être inquiétés, à commencer par l’Etat d’Israël, un des voisins de l’Irak, et pas le moins dangereux.

- La justice n’est pas de ce monde, dis-je. La Fontaine le vérifierait une fois de plus. Si Bagdad s’était appelée Tel-Aviv, le cas pendable serait devenu peccadille. Allons plus loin.

- Allons-y, dit le zappeur qui sort de son ramolli-ramollo sitôt qu’on évoque l’Etat hébreu.

- Admettons que Bagdad jumelée avec Tel-Aviv ait oublié trois ou quatre bombes atomiques, modèle Dimona, dans un coin d’une usine de textile(1). Il n’est pas du tout impossible que Bush ait fermé les yeux.

- Pas du tout, s’écrie le zappeur, complètement revigoré. Comme Bagdad : nous brûlons. Nous sommes sur le point de découvrir le pourquoi du parce que, la clé du mystère, la réponse à la question qui vaut 100 000 dollars : par quel aveuglement, par quelle aberration mentale l’Amérique s’est-elle entêtée à se fourvoyer dans ce piège en forme de merdier, ou ce merdier en forme de piège si vous préférez. La coalition anglo-israélo-américaine dispose des trois services de renseignements les plus fameux in the world. Depuis onze ans l’Irak vit sous haute surveillance. Le plus lambda des fellahs ne peut bouger une oreille sans qu’aussitôt les sismographes géants se mettent à frétiller et les ordinateurs de la dernière génération à analyser. Alors expliquez-moi comment, il y a à peine quelques semaines, M. Dick Cheney, le vice-président des Etats-Unis, a pu annoncer à ses concitoyens qu’on allait vers une promenade militaire sous feux d’artifice. Certes, on le sait, Cheney est un faucon. Sa réputation ne souffre aucune contestation. Encore qu’en certaines occasions il paraisse parfois plus vrai que faux. Personne n’est parfait. Mais tout de même... De la part du vice-président, une promenade militaire sous feux d’artifice, aujourd’hui l’image est cruelle. Etait-ce par sottise épaisse ? Le dieu Dollar n’en préserve pas l’Amérique. Etait-ce par ignorance ? Mais la CIA, à quoi ça sert ? Etait-ce par besoin viscéral de prendre pour la réalité la virtualité que l’on souhaite ? Etait-ce parce que l’on voudrait manipuler ? Mais qui ? Et pourquoi ? Etait-ce parce que l’on était soi-même manipulé ? Mais par qui ? Grave question ? Et dans quel but ? Vaste problème ! A votre sagacité, messieurs-dames.

- Le vice-président Dick Cheney n’était pas le seul à répandre des erreurs de ce calibre. Les serpents à sornettes étaient légions. Le secrétaire d’Etat à la Défense, Donald Rumsfeld, dont la voix nasillarde rappelle celle de Donald le canard - mais celui-ci est un canard au sang des autres -, flanqué de ses conseillers-stratèges, Wolkowitz le furieux et Richard Perle, ancien directeur du Jerusalem Post et marchand d’armes, tenaient tous pour une guerre éclair et propre, sans dégâts collatéraux.

- Vous vous souvenez de Wolkowitz, le maboul de Mossoul ? Nous l’avons vu, sur LCI, après le discours de Villepin. Il fulminait. Il éructait. Il lévitait. La fumée lui sortait des naseaux. Une haine biblique lui hérissait le poil. Des discours, qu’est-ce qu’on en avait à foutre ! Il n’y avait qu’une vérité, la vérité du terrain. Saddam, on allait l’éclater en deux coups les gros. Dix jours après l’invasion américaine, les palais de Saddam Hussein ont été pulvérisés. Nous avons vu la poussière des pierres concassées monter au firmament. Mais Saddam n’est toujours pas éclaté. Rien ne se passe comme l’imaginait Washington. Au pays des pythonisses et des devins, ça fait plutôt mitouille. La Turquie n’a pas marché aux bakchichs. C’est le monde à l’envers. Elle a refusé le passage aux troupes de l’axe du Bien. Celles qui ont Dieu dans leur camp. Les autres en ont un également. Ce ne doit pas être le même. Peut-être que les deux dieux s’emplafonnent aussi là-haut. On a honte. L’axe du Mal (c’est aussi cornichon que le Grand Satan dont on faisait des gorges chaudes), l’axe du Mal résiste. Ce n’avait pas été prévu par le comité d’organisation du corso fleuri avec compliments, remises de décorations, vin d’honneur. « Rien ne se passe comme attendu », dit le général Wallace. On a confondu les guerres : guerre d’agression et guerre de libération. Il est devenu urgent d’attendre les renforts. C’est la pause cachée. Ça prouve qu’on s’est gourré dans les calculs. En bidasses et en fric. Une semaine après l’ouverture des hostilités, Bush doit faire la manche. Il demande au Congrès une rallonge de 75 milliards de dollars. Le coût de l’opération "Choc et Stupeur" dépassera les 280 milliards de dollars. Pour l’instant. Soit environ 1700 milliards de francs. Ne comparez pas avec votre feuille de paye. Vous tomberiez mélanco jusqu’à la fin de vos jours. Bush aurait eu intérêt à prendre Ben Laden comme conseiller technique. Un homme qui a réussi à déstabiliser l’Amérique avec trois avions squattés et trois équipes de bénévoles lui aurait permis de réaliser des économies. Sans parler des rabais que Ben Laden aurait pu lui consentir en qualité d’ancien officier de la CIA. Dans le commerce, tout compte... Contre toute attente l’armée irakienne ne se débande pas. Elle ne se rend pas en masse. Elle s’obstine à mourir pour défendre sa terre, même brûlée. Tout se passe comme si, malgré les avis de l’opposition extérieure, le peuple irakien préférait encore Saddam aux Américains. Onze années d’embargo humanitaire ont dû laisser des traces dans la sensibilité de l’indigène. L’agressé se bat mieux que l’agresseur. Le courage et le désespoir compensent un peu la colossale infériorité en armements, munitions, matériels, intendance. Pour les battre, il faudra les abattre. Les écraser, civils et militaires, hommes, femmes, enfants, dans les ruines de leurs maisons. Elargir les cimetières irakiens, jusqu’aux frontières, si nécessaire. Tout cela pourquoi ? Pour le Pognon. Pour la Puissance. Pour le Pétrole. Pour la position stratégique éminente que le Proche-Orient, avec un monde arabe aussi divisé que l’Europe, offre à l’hégémonie américaine. Pour obtenir le soutien de la diaspora juive, indispensable au pouvoir mondial, en permettant aux sionistes de ne garder en Palestine que les esclaves dont ils auront besoin. La voilà, la réponse à l’énigme. C’est du moins ce qui me tourne dans la tête et sur le coeur en regardant brûler Bagdad.

Pour le zappeur K. Membert
François Brigneau

(1) Le 20 octobre 1962, la Maison-Blanche demanda au gouvernement israélien des explications sur des travaux "suspects" effectués près de Dimona, dans le désert du Néguev. « Il s’agit d’une usine de textile pour fournir du travail aux nouveaux immigrants arrivant d’Afrique du Nord », répondit Ben Gourion. Il s’agissait en réalité de la première centrale atomique (il y en aura d’autres) qu’Israël construisait depuis 1956, avec l’aide du gouvernement socialiste de Guy Mollet, malgré les engagements pris et les résolutions de l’ONU. Voir "David et Marianne", d’Eddy Eytan, ancien correspondant de TF1 en Israël, directeur de l’information à Radio-Israël International. Editions Alain Moreau. 1986. Pages 234 et suivantes.
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