Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 290 du 2 avril 2003 - pp. 18 et 19
Otan, Union européenne
et folie internationale
IV
Guerre froide : une victoire de Washington sur le vieux continent

Lors d’une mission au Proche-Orient dans le cadre des Nations unies dans les années 80, j’ai évoqué avec un de mes homologues soviétiques les capacités phénoménales que nos propagandistes attribuaient alors à l’Armée rouge.

Après avoir hésité pour savoir si je me moquais de lui ou non, il m’a répondu :

- Si nous étions capables de faire tout cela, nous dépenserions moins en budget militaire parce que nous serions capables de faire face à la menace que l’Otan fait peser sur nous.

- L’Otan ? Une menace ? Mais pas du tout, c’est une alliance défensive.

- Défensive ? Alors que vous déployez sans cesse de nouveaux missiles, sans compter ceux qui sont aux Etats-Unis ? Si vous n’aviez pas d’intentions agressives pour venir vous emparer des puits de pétrole du Sud et de l’Oural, les gisements d’or et de charbon de Sibérie et tout ce qui fait la richesse de notre pays, pourquoi vous seriez-vous tant armés ? Et pourquoi, tous les deux ans, les manoeuvres Reforger conduisent les Américains et les Canadiens à faire franchir l’Atlantique à plus de deux cent mille hommes qui viennent déstocker des centaines de chars, de pièces d’artillerie et d’armes nucléaires d’exercice pour venir manoeuvrer en terrain libre - c’est-à-dire en terrain civil - aux frontières de l’Allemagne démocratique et de la Tchécoslovaquie si ce n’est pas parce que vous avez des plans d’invasion de la Pologne ? Et puis peut-être de l’URSS, comme Hitler ? C’est Napoléon qui est venu en Russie, et non les Tsars qui sont allés à Paris. Sauf amicalement. C’est l’Amérique qui a bombardé le Japon avec une arme nucléaire et Mc Arthur qui a menacé de l’utiliser contre la Corée démocratique.

Mon « camarade » soviétique n’avait pas tout à fait tort, si l’on y songe. Le Kremlin présentait aux Soviétiques nos « redoutables » appelés des armées occidentales comme des brutes altérées de sang socialiste qui n’avaient pas d’autre choix que de venir envahir l’Empire des Soviets en raison de l’effroyable chômage qui régnait chez nous.

Le général chef d’état-major de l’armée de terre soviétique, en visite en France dans les années 1980, se rend en visite au camp de Bitche où des appelés du régiment de cavalerie local se livrent à un exercice de franchissement en submersion de l’étang de Haspelschied.

Par le Commandant Pierre-Henri Bunel

En voyant les AMX30 s’enfoncer sous la surface de l’eau noire, alimentés en air par le tube schnorchel, le général soviétique demande à son homologue français combien d’années de service ont ces « tankistes ». Quand le colonel chef de corps lui fait répondre qu’à part deux des sous-officiers chefs de char, sur les cinq qui manoeuvrent, tout le personnel est appelé et a donc entre deux et douze mois de service, le général soviétique croit à de la propagande. Chez eux, le franchissement en char n’est le fait que des troupes professionnelles ou de quelques unités d’appelés vers la fin de leur 24 mois de service minimal.

Je compris mieux, à ce moment-là, que cette Armée rouge dont nos chefs nous brossaient une image de Belphégor avait en fait toutes les raisons d’avoir peur de nous.

Nos dirigeants respectifs entretenaient, grâce à l’horrible complicité de la ligne directe du téléphone rouge, la peur réciproque dans leurs propres peuples.

Et nos manoeuvres militaires suaient ce mensonge auquel je n’ai personnellement jamais cru.

Si, au cours de cette période sinistre, les Etats-Unis sont les premiers à s’armer, cela répond à deux buts : disposer effectivement de moyens de guerre indépendants, mais aussi noyer les marchés clients avec du matériel américain.

Car qui dit armement dit également entretien et instruction. Comme tous les commerçants d’armes, les industriels américains vendent des systèmes complets avec leur service après-vente et la formation du personnel. Pour des raisons diverses, les Américains limitent au strict minimum les stages aux Etats-Unis. Ils préfèrent décentraliser les installations d’entraînement et d’instruction dans les pays clients. Cela permet de vendre discrètement les mêmes programmes à des clients qui pourraient bien s’en servir les uns contre les autres. Il devient alors beaucoup plus facile de jouer les arbitres. En outre, une présence américaine sur place permet de pratiquer les activités indispensables à la protection des intérêts américains : le renseignement et l’espionnage.

La course à l’armement a conduit à l’entassement en Europe de masses de troupes et d’armes, dont des armes stratégiques, nucléaires et assimilées. Et si le lecteur a des doutes sur le « et assimilées », qu’il songe aux curieuses dispositions qui ont été prises pour le départ du premier convoi d’armes chimiques « des deux guerres mondiales » qui avaient été stockées dans le dépôt de Vimy(1). En quarante ans de guerre froide, l’Otan, sous l’impulsion des administrations américaines, a empilé plus d’armes qu’il n’en faut pour détruire toute vie sur la Terre. Pour financer les études et recherches, il a bien fallu vendre les armes stratégiques. Comme il n’était pas possible de les vendre hors de l’Otan, c’est l’Alliance atlantique qui les a « achetées », sans pouvoir en disposer autrement qu’en servant de valets d’armes aux détenteurs américains. Ainsi, jusqu’en 1967 les artilleurs nucléaires français ont-ils eu la charge de tirer les roquettes nucléaires « Honest John » américaines, avec tous les risques que cela comporte. Des régiments comme le 73e Régiment d’artillerie ou le 32e Régiment d’artillerie lourde divisionnaire avaient la charge d’entretenir et de servir de rampes nucléaires, mais la France ne disposait pas des têtes militaires. Elles étaient stockées dans des dépôts américains. Les régiments français s’entraînaient au tir de ces roquettes sous le contrôle féroce des Américains et envoyaient, aux frais de la France, des têtes en béton d’un bout à l’autre du camp de Graffenwöhr, près de la frontière tchèque. Et le coût de ces manoeuvres était, bien sûr, pris sur le budget militaire de la France.

Lorsque j’étais en poste à l’Otan à Bruxelles, j’ai pu mesurer que la « clé de répartition » des dépenses de fonctionnement de cette ruineuse alliance au service des Américains était l’objet de contestations fréquentes. La France paie 16 % du budget de fonctionnement et la Turquie... 2 %. Sous prétexte qu’elle dispose d’une armée de près de deux millions d’hommes, mise à la disposition de l’Alliance atlantique.

Une large partie du budget de recherches et mise au point (R&D, en anglais) du programme de guerre des étoiles a été indirectement payée par le budget de recherches de l’Otan. En effet, le système américain de surveillance satellitaire de la Terre, qui était l’un des moyens de surveillance au profit de l’Otan, a été repris en main pour assurer cette mission de surveillance au profit du seul Pentagone. En effet, comme le système d’écoutes générales Echelon, il était sous le contrôle exclusif du NSA qui fournissait ses abonnés, dont en priorité le Pentagone et le SHAPE. Mais il a fallu remettre le système à niveau pour sa mission américaine de guerre des étoiles en lançant de nouveaux satellites plus chers que ceux qui auraient été nécessaires pour la simple continuation de la mission définie par l’Otan. Après avoir grogné, le Conseil de l’Atlantique Nord a entériné la dépense.

Le racket de l’industriel U.S. de l’armement

Mais le pire a été la question du J-STARS. Ce système conçu pour la guerre froide est arrivé en fin de phase d’essais au moment de la guerre du Golfe. Totalement inadapté à la nouvelle menace stratégique telle que l’Otan aurait à y faire face, il n’aurait jamais dû être acheté par l’Alliance. Mais il fallait bien payer les frais d’études de ce système obsolète avant d’avoir servi, et l’administration américaine, après un bras de fer de plusieurs mois, a fini par en vendre quelques éléments - au prix fort - à l’Otan(2).

Mettre à contribution les budgets des pays européens membres de l’Otan pour développer l’armement américain a eu des conséquences diverses. Les pays qui ont le plus contribué financièrement aux recherches américaines ont été l’Allemagne et la Grande-Bretagne. Pendant qu’ils finançaient en partie les investissements militaires américains, ils n’avaient plus tout à fait les moyens de financer leur propre force stratégique. La présence massive de forces américaines en Europe rendait inutile la mise à niveau des forces nationales. C’est ainsi qu’en 1996 l’état-major de l’Otan implanté au Danemark assurait une large partie du travail qui aurait incombé au pays s’il avait été militairement indépendant. La question s’est posée du retrait de cet état-major dans le cadre de la révision du dispositif général de l’Otan en Europe. Si l’état-major BALTAP avait été déplacé à ce moment-là, le Danemark n’aurait plus eu assez d’officiers pour encadrer son armée et l’état-major national qu’il aurait fallu mettre sur pied pour remplacer celui de l’Otan.

Pendant toute la période de la guerre froide les « petits » pays de l’Otan ont laissé le soin de leur défense aux Américains qui, en échange, les ont obligés à contribuer à des recherches industrielles. Celles-ci ont assuré maintenant une confortable avance à l’armement stratégique américain. Seuls les Britanniques et les Français ont continué des recherches nationales. Les projets civilo-militaires comme Ariane et Airbus ont contribué à éviter un désastre total.

Dans le cadre de l’Otan, les Européens fournissent les troupes supplétives indispensables aux ambitions stratégiques américaines. Pendant quarante ans, les forces de l’Otan ont été commandées par un général américain, le SACEUR, qui règne sur le SHAPE.

Maintenant que la guerre froide est finie, les guerres chaudes reprennent. On va voir s’appliquer la méthode qui a commencé à porter ses fruits depuis la seconde guerre du Golfe, la guerre Iraq-Koweit : la guerre de coalition par supplétifs interposés. Mais pour ce faire, il faut des supplétifs bien instruits et « interopérables », c’est-à-dire, en bon français, formés pour combattre avec les standards otaniens.

(à suivre)

Commandant Pierre-Henri Bunel

(1) "Questions sur un remue-ménage" (Le Monde du Renseignement 19/04/01) évoque la possibilité de fourniture d’armes chimiques à l’Irak par la société Luchaire pendant la guerre Iran-Iraq.
(2Crimes de guerre à l’Otan, Ed. Carnot.
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