Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 291 du 11 avril 2003 - pp. 8 et 9
Les carnets télé du zappeur K. Membert
La victoire judéo-baptiste

Lundi 7 avril. 22 heures. Intense journée de télévision. Nous bavardons. Je demande au zappeur :

- Vous l’avez vu arriver cet effondrement, somme toute assez brutal, de la défense irakienne ?

- Oui et non. Plus exactement : non et oui. D’abord c’est l’âpreté de cette défense qui m’a surpris et a retenu mon attention. Je m’attendais à un baroud d’honneur... Après deux guerres perdues, l’une contre l’Iran pour les Américains, l’autre, dans le Golfe, contre les Américains et leurs alliés ; après onze années de blocus, d’appauvrissement organisé et, forcément, de démobilisation ; face à la formidable supériorité militaire et technologique des Etats-Unis ; compte tenu de l’usure d’un régime dictatorial qui avait duré 34 ans, je croyais qu’en une semaine tout serait plié. Je me trompais.

- Quinze jours plus tard, ça piétinait toujours.

- Malgré les signes évidents de la fragilité de cette résistance, j’ai cru alors (sans trop y croire pourtant) que la guerre pouvait durer plusieurs semaines, voire quelques mois. Je me trompais encore. Si rétif que l’on espère être aux manipulations médiatiques, on finit par se laisser contaminer. La prise facile de l’aéroport de Bagdad m’a fait sentir que la fin approchait. Vendredi, j’ai fait un arrêt sur image et quelque chose a basculé : Bagdad ne brûlait plus. Le feu n’allume pas la caillasse. Les bombes de cinq tonnes avaient écrasé le quartier. Les rues gagnaient en largeur sur un désert de pierres. Un blindé avançait lentement. Un monstre. Moitié rhinocéros d’acier, moitié calmar géant, monté sur chenilles, surmonté d’une tourelle pivotante, prolongé d’un immense canon tentaculaire, télescopique, à tête chercheuse, comme l’antenne des Martiens dans les dessins de la Guerre des Mondes. Pas un homme. Ni dedans, ni dehors. Rien qu’un décor pétrifié, un robot de fer et ce long canon qui observait. Il repérait. Il devait analyser. Le coup partait, fulgurant, un éclair d’argent brillant. Les cailloux explosaient. Poussières. Fumées. L’engin poursuivait sa route, indestructible... Que pourraient contre lui les braillards excités qui gesticulaient en rafalant les moineaux avec des fusils semblables à des pistolets à bouchon auprès de ce canon ? Mourir, pas plus... Le commentateur donna le résultat du match de l’aéroport Saddam Hussein devenu l’aéroport international. Irakiens tués (en long) : 500. Sans compter les civils. Américains : 2. Les machines résistent mieux que les poitrines. Je le savais depuis un bout de temps.

- Depuis on a fait beaucoup mieux. Dimanche le nombre de tués, irakiens bien entendu, était évalué à 2 000. Ce matin, les comptables avançaient le chiffre de 10 000. Toujours sans les civils. Le nombre d’Américains n’était pas précisé. L’égalité des chances devant la mort aurait pu en souffrir. On meurt plus vite quand on est pauvre que lorsque l’on est riche. C’est bien connu.

- C’est à ce moment que la victoire de la Démocratie humanitaire et de la civilisation judéo-baptiste m’est apparue comme acquise. Vous remarquerez que je ne dis pas judéo-chrétienne. Ce n’est pas par souci de ne pas suivre la mode. C’est pour obéir à la vérité historique, mon exigeante maîtresse, depuis que j’ai découvert le révisionnisme. Le souverain pontife ne participe pas à la croisade. Il a tenu à s’en démarquer publiquement, Dieu merci, et merci Saint-Père.

- Votre souci d’exactitude sera apprécié du Vatican, zappeur. Si des dispenses vous sont accordées, il pèsera peut-être au jour du Jugement. Vous savez... quand on jugera les juges... Ce ne sera pas du luxe... Mais ce ne sera que bonne et sainte justice. Nous aussi nous avons été contre la guerre, de toutes nos forces. Nous avons dénoncé la tartufferie de la croisade. Pour s’exprimer dans la modeste publication de M. de Beketch, notre fermeté n’en a pas moins été admirable. Je le dis comme je le pense. Elle nous a même valu des jeux de mots offensants de certains amis et d’autres considérations qui, pour être d’un ordre plus élevé, n’étaient pas plus charitables. Reprocher à quelqu’un son anti-américanisme unilatéral, systématique, prioritaire et intensément passionné, revient aujourd’hui à l’accuser d’antisémitisme, qui est un délit auquel M. Raffarin veille.

- Laissons cela. C’est sans importance. Ne nous couvrons pas de manteaux qui ne sont pas les nôtres. Nos motivations étaient, en partie tout au moins, différentes de celles de Jean-Paul II. N’imitons pas ces casuistes de l’Oncle Sam qui tournent sept fois autour du pot avant de savoir s’ils doivent s’y asseoir ou l’emporter à la maison. Soyons francs. Quoique pacifistes nous n’avons pas été contre cette guerre parce que nous sommes contre toutes les guerres. Nous n’avons pas été contre cette guerre parce que nous avions peur que les Américains y fussent battus. Nous croyons à la hiérarchie des périls. Nous étions contre cette guerre parce que nous craignions la victoire de l’Amérique et ses conséquences. Nous n’avons pas cessé de les craindre. En l’état actuel de la planète, pour la France, pour l’Europe, pour un certain nombre de pays du monde, l’hégémonie américaine nous paraît plus redoutable que l’hégémonie des Bédouins.

- Le terrain vient de le démontrer comme au tableau noir. La terre entière l’a vu, comme nous l’avons vu, en direct. Elle a retenu les images, et la leçon.

- Ces raids de commandos motorisés... Ils surgissent Ils s’enfoncent dans la cité, comme des coins dans l’arbre que l’on fait éclater. Ils nettoient les poches... Ils flinguent à la mitraillette les militaires déguisés en civils ou les civils déguisés en soldats. Ils fuyaient pour ne pas mourir. Ils vont mourir en fuyant. L’indigène est libéré. Les commandos montent au contact. Ils tâtent la fameuse Garde républicaine, dont on parle toujours, mais qu’on ne voit jamais. Normal. La Garde meurt, mais ne se rend pas. Les commandos n’insistent pas. Ils se replient sur des positions préparées à l’avance, apparemment sans morts ni blessés. Ils laissent les Irakiens jouer les gros bras pour le moral des caméras. Les envahisseurs refuseraient-ils d’envahir ? Les occupants se retiendraient-ils d’occuper ? Le temps d’entretenir le suspense, les commandos sont de retour. Cotes de maille, cuirasses, artillerie perso, ils prennent d’assaut le palais de Saddam. Surprise sur prise (de vue). Depuis des jours et des nuits, les envoyés spéciaux ne cessaient de nous le répéter. Le ciel de pourpre strié de fumées noires provenait du pilonnage intensif et ciblé des bâtiments officiels. On s’attendait donc à les trouver en ruines. Pas du tout. La télé nous promène dans des salles superbes. Tout est nickel, ou plutôt argent et or, bois précieux rehaussés de nacre. Le marbre du sol est un miroir. Les plafonds ne sont pas effondrés. Une bombe amie a massacré quarante Kurdes. Malgré le déluge le palais est debout. Le général-gauleiter n’aura pas de problème de logement. Les vagues de commandos se succèdent. Un objectif après l’autre : l’espionnage de l’allié israélien, discret par tactique, utile par nécessité, fournit des renseignements précis. Depuis des années Bagdad est infiltrée, espionnée, sous haute surveillance. Les écoutes téléphoniques font le reste. Les progrès techniques ne concernent pas que l’armement.

Les cow-boys extra-terrestres dont beaucoup sont noirs et un quart latinos, en quête d’une naturalisation, procèdent par bonds radio-guidés. Crépitement des salves. Ils rafalent tout ce qui bouge. C’est le massacre programmé des vaincus, comme dans la Bible. Même les British toussent. On n’a pas le temps de viser. Dieu reconnaîtra les siens. L’étau se visse. La tenaille se resserre. Deux bombes de neuf tonnes défoncent un quartier dit résidentiel. Résidentiel, présidentiel, c’est pareil. Kif-kif bourricot. D’ailleurs, puisque Saddam n’est nulle part, il peut être partout. Alors allons-y gaiement ! Certes il serait préférable de le prendre vivant. On le montrerait, dans une cage, comme King Kong. On ferait un grand procès, comme à Nuremberg. Ça aiderait à désaddamiser la région. Ce serait le bouquet ! Mais à défaut, pulvérisons-le. L’excavation est énorme. On s’attend à voir jaillir du pétrole. Des survivants écartent les gravats. Ils creusent la terre avec les mains pour déterrer leurs morts. Chez nous on les enterre. Autres pays, autres moeurs. Des femmes en noir lèvent les bras, les unes de colère, les poings fermés, les autres de résignation, les mains ouvertes. "Que votre volonté soit faite" se dit aussi en arabe. Mektoub. Les seuls avions qui volent sont américains, comme au-dessus de la Normandie martyre, en juillet 1944, mais il y en a moins ici. Hollywood fera plus joli. Il y ajoutera la romance. Il y aura l’infirmière et le jeune héros casqué, dans la palmeraie protégée, avec des violons pour le baiser du happy end... Mais il ne fera pas mieux pour la propagande que la télé en direct ou léger différé. Regardez, citoyens, voyez comment le président Bush châtie les Etats voyous. Comment, en dépit de l’opinion des peuples, il écrase les nations rebelles sous son talon de fer. Il était venu détruire les armes de destruction massive que détenait Saddam Hussein. Mais les armes de destruction massive ce sont ses soldats qui les possèdent, et qui s’en servent, telles les bombes à fragmentation démocratique qui transforment un corps d’enfant en portrait pointilliste. N’est-ce pas fortiche ? Alors, tenez-vous-le pour dit. Au pied ! Toujours retardés par des acharnés désespérés qui ne veulent pas de la libération, les libérateurs n’ont pas encore franchi le Tigre. Déjà pourtant Bush et Blair, les BB d’enfer, se retrouvent pour le partage de la gamelle à Belfast, le Yalta du XXIe siècle. L’ONU se chargera du "vital", des vitamines sans doute. Eux s’occuperont des choses sérieuses : le bizness. Flotte petit drapeau ! La démonstration a coûté cher. Faudra bien que quelqu’un paye.

- La facture, c’est bien, dis-je, mais nous n’avons pas dit un mot de la fracture que cette guerre provoque au sein du mouvement national.

- Vous voulez dire de la mouvance nationale ? Elle se remettra. Elle a l’habitude. Je me souviens. J’étais gamin. J’avais un oncle qui était d’Action française et un autre Croix de Feu. Q’est-ce qu’ils pouvaient se mettre au-dessus et au-dessous de la ceinture. C’était encore pire entre mon troisième tonton, socialiste réformiste, et mon père, qui se voulait syndicaliste révolutionnaire... Et puis, je vais vous dire, mieux vaut se diviser sur des idées et des sentiments, c’est noble, que sur des bonshommes, c’est con.

Pour le zappeur K. Membert
François Brigneau
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