Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 291 du 11 avril 2003 - p. 10
Où va la droite nationale ?
VII
J.-C. Manifacier :
"La famille nationale paiera cher son indifférence aux affaires du monde"

Le Libre Journal : Professeur de physique à l’Université des Sciences et Techniques du Languedoc, vous n’avez pas hésité à vous engager jusqu’à devenir conseiller régional MNR. Quel bilan tirez-vous de cette expérience ?

Jean-Claude Manifacier : La scission FN-MNR à donné à notre électorat une image ternie de la famille nationale. Il semble qu’il y ait une malédiction chez les hommes de droite à se complaire dans l’anathème public. La logique de l’affrontement veut que l’on ne gagne que lorsque l’adversaire a été écrasé ; mais les conséquences sont catastrophiques pour un parti d’opposition qui, faute d’un bilan de gestion, doit présenter une image valorisante. Au MNR, dans l’Hérault, nous avons tout fait pour créer des liens avec le FN, le CNI, le MPF, etc., à l’occasion de toutes les élections et manifestations publiques. Sans succès. Au soir du 21 avril, lorsque Bruno Mégret a appelé à voter pour J.-M. Le Pen de la façon la plus nette, les personnes présentes dans notre permanence ont applaudi. Militants et électeurs sont majoritairement unitaires.

Le lendemain une note interne prenait le contre-pied de la déclaration de B. Mégret, en attaquant le président du FN. Une telle incohérence est difficilement compréhensible.

Autre exemple : après l’intervention d’un élu MNR au Conseil régional, un élu FN s’est scandalisé que le Président de Région laisse la parole « à un parti qui n’a plus de groupe ». Les deux interventions condamnaient l’invasion de l’Irak ! On appréciera le dérisoire d’une telle réaction...

Rien de bon à court et moyen terme n’est à espérer tant que nous serons en guerre avec nous-mêmes.

Quelle est votre réaction devant l’émergence de nouvelles associations identitaires ?

Je trouve cela inquiétant. Opposer nationalisme à régionalisme est une inversion du principe de subsidiarité. La priorité est le rassemblement de tous les nationaux européens, régionalistes ou souverainistes face à une guerre qui est aussi une guerre contre l’Europe.

Ne pensez-vous pas que, le diable portant pierre, les effets de ce conflit pourraient être finalement positifs pour nos idées ?

Loin d’être un coup d’arrêt à l’islamisme, elle en sera le catalyseur. Les écrits néo-conservateurs le montrent : le "choc des civilisations" est la plus récente des armes contre l’Europe.

Comment se prétendre nationaliste et cautionner une guerre qui détruit une nation ?

On meurt en Irak aujourd’hui au nom d’une idéologie ultra-libérale baptisée "démocratie pour tous", comme d’autres sont morts au nom de l’idéologie tout aussi matérialiste de la lutte des classes. Je suis convaincu que beaucoup ont compris d’instinct tout ce qu’il y a de totalitaire dans cette guerre. Nous devons abandonner notre illusion de l’Amérique "pays de la liberté en lutte contre le mal". Il faut se souvenir qu’après avoir déclaré : « Le pétrole est une chose trop importante pour être laissé aux Arabes », Henri Kissinger, Prix Nobel de la Paix (!), déclarait au moment de la guerre Iran-Irak : « Notre intérêt est qu’ils s’entre-tuent le plus longtemps possible. » La classe dirigeante US a toujours manifesté pour les peuples un mépris qu’expriment cyniquement les appellations des armes de destruction massive baptisées de noms emblématiques des civilisations anéanties : hélicoptères Iroquois ou Apaches... missiles Tomahawk, etc. Cet impérialisme atteint à la caricature quand on apprend aujourd’hui que les dépouilles de l’Irak sont déjà partagées par les grandes compagnies américaines.

« Voilà qui révèle un beau monde ! Qui donc serait assez épais pour ne point voir un stratagème aussi palpable ? Oui, mais qui sera assez hardi pour ne point protester qu’il ne le voit pas ? Le monde est corrompu et les choses ne peuvent que mal finir quand on doit contempler bouche close pareilles iniquités », disait le greffier, dans "Richard III".

Après ce sombre tableau du présent, comment voyez-vous l’avenir ?

Nous aurons un travail considérable, car il est stupéfiant d’entendre justifier la politique des USA par le fait que personne ne songe à émigrer en Irak. Comme si au moment où l’Amérique construisait sa puissance financière on avait justifié l’esclavage par le fait que personne n’allait s’installer en Afrique Noire. Je souhaite donc la défaite morale de la classe dirigeante américaine. Leur victoire militaire sera comme une attaque de banque réussie, elle ne rendra pas les gangsters plus respectables. Et puis cette guerre de lâches conduite au nom de Dieu me dégoûte et me fait songer à ce que Shakespeare, encore lui, faisait dire à Richard III : « ... citant un passage de l’Ecriture, je leur débite que Dieu nous enjoint de rendre le bien pour le mal. De la sorte, je couvre la nudité de ma scélératesse à l’aide de vieux lambeaux dérobés au Livre sacré, et j’ai la mine d’un saint tout en donnant à plein dans le rôle du démon. »

Et puis, si Richard III avoue : « J’ai joué ma vie sur un coup de dé et j’en veux courir la chance », au moins meurt-il les armes à la main à Bosworth ; à l’inverse, aucun des faucons, aucun des Rumsfeld, Cheney, Perle, Wolfowitz, etc., n’a fait son service militaire, et personne de leur famille n’est au feu en Irak. Nous avons quitté le monde chevaleresque du XVIIe siècle pour le cauchemar d’Orwell.

Qu’auraient dû dire ou faire les nationaux, selon vous ?

Montrer plus de présence dans le débat. La position officielle du gouvernement français était une occasion inespérée pour sortir de notre isolement. Faire, peut-être, comme le grand linguiste Noam Chomsky ; qui n’a pas hésité, lui, à s’engager : « Supposons que l’armée irakienne encercle New York et que l’aviation irakienne bombarde la ville en l’absence de toute opposition. Si un Américain organisait une opération suicide contre les envahisseurs y aurait-il quelqu’un pour le qualifier de terroriste ? Ou dire que c’est une violation des lois de la guerre ? Ne considérerions-nous pas cela plutôt comme un acte d’héroïsme remarquable, en attribuant à cette personne une place dans l’histoire ? »

La famille nationale paiera cher son indifférence aux affaires du monde.

Sommaire - Haut de page