Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 291 du 11 avril 2003 - p. 13
A propos de chiens de Paille...
par Nicolas Masvaleix
Une amitié blessée

« Une amitié peut être orageuse. Elle peut être traversée. Elle peut être malheureuse. Elle peut être douloureuse. Elle peut être combattue. Elle peut être rompue. A la rigueur ; et elle peut même être rompue pour une cause également honorable de part et d’autre, également honorable pour les deux parties. Il faut même qu’elle ne soit rompue que pour une cause également honorable pour les deux parties. Elle peut être comme ajournée, prorogée (quand on touche la quarantaine on y regarde à vingt fois avant de rompre), suspendue comme pour un temps et par exemple sous condition. Pourvu naturellement que ce soit sous condition honorable et loyale. Elle peut entrer comme en sommeil. Elle ne peut être ni inquiétée, ni troublée, ni suspecte, ni malade en dedans. Ni inquiète, ni trouble. »

Ces lignes de Péguy sont au début de la première partie de "Victor-Marie Comte Hugo". Cette première partie s’intitule Solvuntur objecta et s’ouvre sur le différend qui opposa gravement Péguy à son ami Daniel Halévy à l’occasion de l’affaire Dreyfus.

Je crois être un ami du Libre Journal de la France Courtoise. La page intitulée "Les chiens de paille" que signe Patrick Gofman dans le n° 290 a quelque peu blessé cette amitié. Qu’on ne se trompe pas : Patrick Gofman m’est sympathique, et qu’il écrive dans Le Libre Journal ajoute à cette sympathie. Je ne parle donc du Libre Journal que parce qu’il m’est moins indifférent que d’autres publications, parce que je ressens de l’amitié pour Le Libre Journal. Expliquons-nous.

Que certains, pour quantité de raisons, soient opposés à la guerre irakienne, je peux le concevoir. Il se trouve que je suis favorable à cette guerre. Nous n’avons ni les uns ni les autres de moyen de peser réellement sur ces événements, ni pour les empêcher ni pour les favoriser. Il y a des idées que je ne partage pas et qui paraissent importantes pour les gens qui soutiennent la même position que Patrick Gofman : le sort des populations irakiennes ne m’émeut guère, l’Irak ne me paraît aucunement un pays laïc, la légalité internationale me préoccupe assez peu, etc.

Inversement, il y a des éléments que je crois importants et auxquels les opposants à cette guerre restent sourds : je me sens plus proche des Etats-Unis que de l’Irak et ne peux tenir de milieu dans ce conflit ; qu’il favorise les intérêts d’Israël ne me gêne pas ; et les Etats-Unis me semblent y incarner autre chose qu’eux-mêmes, dont nous Français participons aussi.

Chacun a des raisons de ne pas recevoir les arguments de l’autre. C’est une affaire d’appréciation et nous pouvons discuter de tout cela. Ou nous devrions pouvoir en discuter, ce qui n’est plus tout à fait le cas. Car s’entendre traiter - même par personne interposée - d’"américanolâtre" qui "se prosterne", ou s’entendre dire que l’on prend cette position pour des raisons pécuniaires, comme le fait Patrick Gofman en parlant de Maurice G. Dantec, cela mêle quelque chose de désagréable à ces discussions.

Cela inquiète et trouble l’amitié.

Une fois ces accusations lancées, le débat n’est plus possible. Comment en effet débattre en gardant de l’amitié pour mon contradicteur quand celui-ci présuppose des raisons déshonorantes à l’avis que j’exprime ? A ce compte, il me traitera de mondialiste-sioniste vendu, je le traiterai en retour de national-musulman acheté, et tout sera dit, avec la satisfaction d’avoir ajouté une division de plus à une sensibilité qui n’en a pas besoin.

Il ne me semble pourtant pas avoir jamais traité ceux qui soutiennent l’Irak de vendus ou de traîtres. J’ai pu dire qu’à mon avis ils se trompent, qu’ils sont aveuglés par des conceptions vieillies desquelles ils ne veulent rien remettre en cause, qu’ils refusent de penser de manière globale, au profit d’une conception que je crois dépassée de la nation, ou encore j’ai pu dire que leur anti-sionisme excessif les amène à des positions pro-musulmanes qui me semblent difficilement tenables. J’ai pu dire tout cela et bien d’autres choses encore. Mais je n’ai jamais supposé de raisons déshonorantes à leur opposition à cette guerre. J’aimerais donc qu’ils en fassent autant, et que chaque parole venue de ceux qui soutiennent cette guerre ne trouve pas pour écho une accusation péremptoire de traîtrise.

Traître à quoi d’ailleurs ? Y a-t-il donc un minimum idéologique que l’on devrait pouvoir réclamer des gens de "notre camp" ? Et faute de ce minimum, provisoirement identifié avec l’engagement contre la guerre, doit-on les considérer comme traîtres, "kollabos", "soutiens de parpaillot" ? On sait pourtant que de telles épurations n’ont pas de fin. Serait-il interdit de penser dans "notre camp" en dehors de certaines bornes précises, au-delà desquelles on devient un traître qu’il est permis de supposer payé ou dont on ne pourrait rendre compte de l’attitude qu’en faisant appel à des raisons infâmes ? J’espère que non, car je serais alors, de manière certaine, un traître de la pire espèce.

"Les Chiens de Paille" est le titre du dernier roman achevé par Pierre Drieu La Rochelle. Ce titre est une allusion au tao-tö-king, où l’on peut lire : « Le ciel et la terre ne sont pas humains ou bienveillants à la manière des hommes, ils considèrent tous les êtres comme des chiens de paille qui ont servi dans les sacrifices. »

C’est une invitation à voir le monde avec plus d’élévation et de lucidité, loin de querelles idéologiques ou morales que les enjeux de notre survie collective, dans le monde qui s’annonce, dépassent infiniment.

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