Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 291 du 11 avril 2003 - p. 17
Le journal des dames
par Marie-Claude Monchaux
Des petits oiseaux et des fleurs...

C’est arrivé il y a une demi-heure, mon plus jeune fils est arrivé du grenier tout ému.

- Il y avait, me dit-il, un petit nid d’oiseau en déséquilibre et sur le point de s’effondrer. Les parents, deux mésanges, s’affolaient tout autour. En m’approchant avec précautions, j’ai pu voir dedans un oeuf gros comme un ongle. J’ai pris des feuilles mortes et des copeaux de bois pour masquer l’odeur humaine, et j’ai mis dedans le nid avec précautions, puis je l’ai porté à deux mètres de là dans le tilleul déjà feuillu, bien caréné à une fourche de branches. Il y a eu alors un grand carrousel de mésanges autour de ce nid, des cris, des battements d’ailes et des bruissements de feuilles puis plus rien et tout à coup est arrivé dans le grenier à deux pas de moi un petit oiseau qui s’est mis à chanter. Il penchait la tête de droite et de gauche et sa petite chanson n’avait rien à voir avec les cris précédents. Elle m’était incontestablement dédiée et c’était, je le sentis bien, un remerciement, j’en ai eu les larmes aux yeux et j’en suis encore tout bouleversé. Il s’est envolé par la fenêtre vers le nid et je n’ai plus rien entendu, je n’ai pas osé aller voir.

A Bagdad, les combats font rage, ici mon fils sauve un nid d’oiseau. On ne sait pas voir la grâce de la paix. Moi aussi je grogne après l’euro, après une grève d’électricité d’une heure...

Là-bas, des petits enfants innocents comme ce minuscule oeuf tacheté, se font assassiner. Je n’écoute plus la TV, cela me bouleverse.

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Les hommes sont arrivés à un degré de technique qui fait honneur à leurs intelligences. Mais leur coeur est celui de l’homme primitif - quand il s’agit de se battre, alors là, leur coeur n’existe plus. Leur intelligence seule fonctionne. Il n’y a pas de différence entre le sauvage qui brandissait un casse-tête de silex et celui qui envoie le missile. La même haine les anime et moi j’écris en vain ces lieux communs.

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La guerre, cette horreur, ma terreur d’enfance je nous revois petites filles accroupies sous nos tables de classe pendant une alerte - je me raccrochais follement à des images tranquilles : grand-mère faisant cuire du pain perdu sur le poêle, mon ours assis sur mon édredon, les petites filles jouant chez moi à la balançoire.

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C’était un de ces jours terribles où les avions anglais allaient en vrombissant bombarder quelque dépôt d’armes allemand ou l’abri rochelais des sous-marins. Enfants nous étions figés de peur. Alors dans l’école de campagne où enseignait ma grand-mère, un miracle se produisit. Ma tante était l’institutrice de l’entre-classe des "petits". On nous fit sortir. Près de la cour de récréation, le jardin explosait de fleurs, un jardin couleur d’aube et de branches.

Et voilà que les cheveux tout couverts de lilas arrachés qui tombaient dans leurs cous, de grands pampres de treilles accrochés à leurs branches, et qui traînaient sur l’herbe et dans les cailloux, les enfants se mirent à crier gaiement tous à la fois comme des oiseaux.

Au milieu d’eux tous, la plus petite fille se tenait droite debout comme un princesse. Les institutrices la couronnaient de boutons d’or et d’éclatants coucous, de primevères pâles et de jacinthes blanches, et tout cela s’emmêlait avec ses boucles rouges comme de gros copeaux ronds de soleil. Elle avait des feuilles vertes en pendentifs et des glycines sur sa robe. Deux demoiselles d’honneur tenaient sa traîne de seringas et le cortège se mit en marche avec cérémonie.

Un petit garçon frisé tenait la main de la princesse. Un vieux balai noué d’un ruban tricolore faisait monsieur le maire. Oubliés les avions et leurs moteurs de mort. La classe de campagne exultait. Sur le perron d’une maison voisine ont vit sortir la jeune mère de la petite mariée toute grave, emberlificotée dans ses branchages odorants. Alors, décoiffée, une assiette à la main, la femme sourit, et ma tante joua la marche nuptiale de Mendelsohn sur l’harmonium, ce qui était doublement affreux. Quelle belle journée ! J’ai d’autres souvenirs moins roses...

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