Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 291 du 11 avril 2003 - pp. 18 et 19
Otan, Union européenne
et folie internationale
V
Elargissement de l’Otan
et élargissement de l’Europe

Pour montrer l’esprit de dépendance des Européens envers les Etats-Unis, un extrait des minutes de la 48e session (3/12/2002) de l’Union de l’Europe Occidentale sorte d’Otan européenne disposant de troupes pré-affectées dont la force de réaction rapide.

1.- Les principales décisions relatives aux élargissements de l’Otan et de l’UE seront prises en fin d’année, à Prague les 21 et 22 novembre pour l’Otan, et à Copenhague les 12 et 13 décembre pour l’Union Européenne. Les deux processus d’élargissement sont indépendants l’un de l’autre. Ils obéissent à des stratégies et à des calendriers distincts (incidemment concomitants en cette fin d’année 2002).

Cependant la même finalité globale de paix et de sécurité en Europe est invoquée pour justifier ces élargissements, qui auront tous deux des conséquences politiques, institutionnelles et stratégiques considérables et cruciales pour le devenir des deux organisations elles-mêmes, comme pour l’avenir de l’Europe dans son ensemble. Face aux élargissements de l’UE et de l’Otan, les Européens et leurs alliés transatlantiques ne pourront pas faire l’économie d’une réflexion de fond sur les relations entre une Alliance et une Union toutes deux substantiellement élargies. Avec pour toile de fond l’avenir des relations transatlantiques et les ambitions de l’UE en matière de politique européenne de sécurité et de défense, les questions de la délimitation des rôles des deux organisations et de la création de mécanismes de coopération efficaces en matière de sécurité viendront inévitablement se juxtaposer à celles des élargissements.

2.- Sans négliger les implications très étendues de l’élargissement de l’Union européenne sur les plans économique, financier, social et culturel, ainsi que sur le plan institutionnel, ce rapport se concentrera surtout sur les implications sécuritaires de cet élargissement. A cet égard, l’Europe se trouve devant un certain nombre d’incertitudes. D’abord, on ne sait pas encore si et dans quelle mesure la Convention sur l’avenir de l’Europe parviendra à un accord sur l’incorporation d’une véritable défense commune dans l’Union européenne, et le cas échéant, sous quelle forme. Deuxièmement, l’élargissement de l’Otan à certains pays pourrait devancer celui de l’Union européenne. Cela mettra les pays membres de l’UEO devant la nécessité de décider s’il convient d’augmenter le nombre de membres associés de cette organisation. Finalement, si la défense commune n’est pas incorporée dans l’Union européenne, les pays membres de l’UEO devront se mettre d’accord sur la question de savoir si la sécurité européenne exige l’invitation de nouveaux pays membres de l’UE et de l’Otan à adhérer au Traité de Bruxelles modifié.

Par le commandant Pierre-Henri Bunel

Ce texte hésitant lie l’élargissement de l’Otan et de l’Union Européenne dans une même phrase d’introduction. Même si c’est pour préciser qu’ils sont indépendants l’un de l’autre c’est significatif. Et faux. Nous allons le démontrer.

Première malhonnêteté des discours officiels : la plupart des troupes susceptibles de se déployer en tant que force européenne multinationale sont également... pré-affectées à l’Otan.

En 1997-98, le grand débat entre l’Otan et l’UEO porte sur le commandement de ces troupes et la priorité de l’Otan sur l’UEO en cas de besoins simultanés.

En cas d’opération, le commandement des troupes européennes doit incomber à un général européen. Mais comme il va commander des troupes normalement affectées à l’Otan, l’Alliance Atlantique estime qu’il doit être également subordonné au général commandant les forces de l’Otan. On pense à l’époque que le commandant suprême des forces de l’UEO devrait être l’adjoint européen du général américain commandant des forces alliées en Europe, le SACEUR. Autant dire qu’alors l’indépendance militaire de l’Union européenne n’est même pas illusoire : elle n’existe pas.

Les débats sont tels entre l’Otan et l’UEO que le projet d’armée européenne indépendante semble compromis. Il faut savoir que la plupart des délégués militaires de leur pays à l’UEO en sont aussi les représentants militaires à l’Otan. C’est ainsi que les généraux anglais, allemand ou italien qui, le mercredi, font des effets de manches à la délégation militaire de l’UEO pour manifester leur résolution contre les "diktats de Washington et de l’Otan" tiennent le jeudi à la réunion du comité militaire de l’Otan un tout autre discours. Là, ils soutiennent mordicus qu’il ne saurait y avoir de défense européenne sans l’Otan, et que, tout au plus, un "pilier européen" dans l’Otan serait suffisant.

L’initiative européenne de sécurité et de défense, dont le principe avait été formulé par le Président Mitterrand au sommet de l’Otan de 1994, est effectivement née au sommet de l’Otan de 1995. Sur proposition du président de la République française, et pour donner une chance à la mise sur pied, un jour, d’une vraie défense européenne, les Européens proposent de mieux prendre en charge les coûts de la défense du théâtre européen. Présenté de façon comptable, ce projet ne peut que plaire à la délégation américaine.

Mais très vite, les discussions dérapent. La suggestion que le commandement Sud de l’Otan, situé à Naples, soit confié à un Européen déclenche en 1996 une tempête dans le marigot otanien.

Il faut dire que le coup est sournois aux yeux des Américains.

Il y a si longtemps que le commandement des forces de l’Otan pour le Sud de l’Europe est assuré par l’amiral américain qui commande aussi la 6e flotte américaine en Méditerranée que proposer de le remplacer par un Européen paraît de la dernière incongruité aux stratèges de la Maison-Blanche.

De toute façon, tous les postes clés des forces de l’Otan, en Europe ou ailleurs, sont tenus par des Américains, les commandements régionaux comme les commandements d’armées.

Pour disqualifier la proposition française, les suppôts de Washington vont même jusqu’à suggérer que le Président français a sous-entendu que l’Européen en question doit être français. C’est faux. Chirac a seulement subordonné le retour de forces françaises sous commandement intégré de l’Otan à la condition que le commandement Sud passe aux ordres d’un Européen.

L’IESD est bien une initiative française et, comme telle, elle ne rencontre que méfiance à Washington. Alors, pour la contrer, il faut à tout prix torpiller toute velléité d’indépendance militaire de l’Europe, et donc toute intégration au sein de l’UEO de nouveaux membres qui ne seraient pas également de nouveaux membres de l’Otan.

On peut se demander quel est l’intérêt militaire pour Washington de voir le nombre des membres de l’Otan s’étendre sans cesse, si ces pays n’ont pas les moyens économiques de moderniser leurs armées.

La France prise au piège des guerres préventives

Nous avons vu que dans une stratégie globale il est primordial de disposer de troupes et de finances. Toute la difficulté est de s’assurer la loyauté des troupes. Les Britanniques ont utilisé le système au moment de Waterloo. Les troupes de Blücher qui devaient se battre contre les Français avaient commencé à se replier vers la Bavière juste avant ce qui devait devenir la bataille de Waterloo. Wellington leur a envoyé un coursier qui les a rattrapées à deux jours de marche. Le message était que si les Bavarois ne revenaient pas, ils ne toucheraient pas les soldes en attente que devait leur verser la Couronne britannique. Blücher est revenu en vitesse avec le rôle que l’on sait.

Les candidats à l’entrée dans l’Otan, en 1999, se sont laissés prendre au miroir aux alouettes. Pendant des années, on les a choyés en les faisant passer du statut de "partenaires", qu’ils étaient en tant que membres du Partenariat pour la Paix, à celui de membres invités. La Pologne, la République tchèque et la Hongrie ont fini par voir leur efforts récompensés au sommet de Washington d’avril 1999... en pleine guerre contre la Yougoslavie. Ils sont devenus membres de l’Otan. C’est-à-dire qu’après avoir fourni des efforts financiers considérables pour que leurs infrastructures soient compatibles avec leur utilisation par les forces de l’Otan, en particulier les installations aéroportuaires militaires, il leur a fallu continuer par la mise à niveau de leur armement. De plus en plus, le matériel en service dans les forces polonaises, tchèques ou hongroises s’américanise. On l’a d’ailleurs bien vu avec le choix du vieux F16, presque trentenaire, pour remplacer les vieux Migs dans l’armée de l’air polonaise. Alors que la Pologne vient d’obtenir le droit d’entrée dans l’Union européenne, elle se garde bien de choisir un avion européen, alors qu’il n’en manque pas de meilleurs que la version du F16 que les Américains lui cèdent.

Mais le piège est encore plus imparable. Les forces mises par ces pays à disposition de l’Otan sont maintenant dans la main du Shape, donc des stratèges américains. C’est-à-dire que dans le cas d’un engagement de forces terrestres présentant des risques, ce serait ces troupes, placées sous le commandement intégré et entraînées au cours des exercices et manoeuvres au coût largement supporté par les Européens, qui iraient faire le sale travail dans les théâtres d’opérations extérieurs.

L’élargissement de l’Union européenne, alors que les institutions actuelles sont déjà à peine capables de fonctionner pour conduire de simples politiques économiques, est une garantie pour Washington de ce que les Européens ne sont pas prêts à élaborer une politique internationale autonome. Dans la campagne préparatoire à une opération contre l’Irak à la fin de l’année 2002, Washington n’a pas été contré par l’Union européenne, mais bien par quelques pays agissant en dehors du cadre de "l’Euroland".

Il reste encore aux propagandistes des financiers multinationaux beaucoup de travail de lobbying à conduire dans toutes les sphères de pensée.

La doctrine de la guerre préventive va faire, n’en doutons pas, l’objet d’une intense promotion et d’un lobbying implacable au Collège de Défense de l’Otan, à Rome. Si des généraux américains désapprouvent la guerre qui s’annonce, il n’en manquent pas qui sont prêts à envoyer des hommes tuer et se faire tuer pour gagner quelques étoiles.

Dans le même temps, les stratèges politiques américains vont tenter toutes les manoeuvres diplomatiques nécessaires pour faire admettre ce concept de guerre préventive dans le nouveau chapitre de la charte de l’Otan actuellement à l’étude.

Ce nouvel article doit fixer les règles relatives au déclenchement et à la conduite des opérations dites "non - article 5". Ces fameuses opérations, auxquelles l’Otan a commencé à participer en Bosnie-Herzégovine, relèvent en principe de l’Onu. Mais l’Otan en a pris le contrôle, comme nous allons le voir dans l’article suivant.

(à suivre)

Commandant Pierre-Henri Bunel
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