Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 291 du 11 avril 2003 - p. 20
C’est à lire
Le sourire posthume d’un vrai immortel

Jusque dans l’Éternité, André Figueras sera resté l’homme des surprises souriantes.

Un an après avoir quitté son écritoire en posant pour la dernière fois la plume, le voilà qui reparaît, plus jeune que jamais, gai et pimpant, crépitant d’érudite ironie et d’élégance, sous les espèces d’un petit livre vêtu de vert, bien sûr, puisqu’il raconte son dernier combat de résistant : celui qu’il entreprit, à soixante-dix sept ans pour libérer l’Académie Française du conformisme frileux et de l’académiquement correct.

Soixante ans plus tôt, presque jour pour jour, c’est la terre française qu’il avait travaillé à débarrasser du vert de gris. (Le vert, toujours le vert.) et force est de reconnaître qu’il ne tira guère plus de bénéfices personnels de la dernière aventure que de la première.

Ayant combattu dans la vraie résistance, il en sortit, chose rare, les poches plus vides encore qu’en y entrant, les manches vierges de tout galon, mais la tête pleine d’Histoire et d’histoires qu’il allait conter tout au long de sa vie.

Dans l’affaire qui fut chaude, il avait gagné, cependant, quelque chose : une grande connaissance des hommes, de leur petitesse, de leur mesquinerie, de leur bassesse, de leurs réseaux, de leurs appétits cachés, et de leur formidable capacité de dissimulation, de trahison, de déloyauté. De quoi faire du jeune héros un aigri et un misanthrope.

Mais André aimait trop la vie pour la gâcher en regrets médiocres.

Son alchimie personnelle, toute d’humour, de noblesse et de charité vraie transmuta ce plomb en or léger sous la forme de livres vifs, piquants, d’un joli style et d’une information puisée aux sources les plus fraîches.

Aujourd’hui encore, je rougis d’avoir mis si longtemps à découvrir l’homme de coeur et de culture derrière ce grand corps un peu voûté. Je me souviens de lui, passant aux conférences de rédaction de Minute comme d’autres passaient au foyer de l’Opéra, "pour voir". Il semblait toujours un peu encombré de ses grands pieds et, d’une voix de parigot distingué, il échangeait avec Jean Boizeau des propos dont l’ironie était bien trop fine pour nos jeunes oreilles.

Et nous, godelureaux qui nous prenions pour des requins de presse parce que nous étions affamés de la chair de nos aînés, nous ricanions sans entendre...

Dieu merci, nous avons fini par le lire. Et nous en avons appris de belles en feuilletant ses mémoires pas si intempestifs ! Sur la république, ses origines étranges, ses ors et ses galetas. Sur ses lumières et ses ténèbres, sur les moeurs du zoo national, sur la vraie et la fausse résistance.

Et quelle écriture ! Et quel courage paisible devant des ennemis puissants et enragés qui, dix fois, manquèrent le ruiner à coup de procès ou de persécutions fiscales et qui y parvinrent bien deux ou trois fois.

Diplomate de l’Université buissonnière du maquis, Figueras aura été, en somme, un des maîtres de l’Université clandestine du journalisme debout.

C’est tout cela qui m’est revenu à la mémoire en coupant avec gourmandise les pages de son petit livre joliment imprimé sur un papier au nom exotique de Pacific vert galopagos et qui raconte comment Figueras tenta, par jeu (mais...) de réaliser un rêve d’enfant en se faisant élire au fauteuil laissé vacant par Jacques Laurent et comment, en dépit de l’hostilité de... Personne(1) il obtint le plus honorable, le moins ridicule des résultats. A une voix près...

Ce fut finalement Vitoux, digne adversaire porté par sa passion pour Céline, qui l’emporta. Mais le vrai gagnant reste le lecteur.

Permettez une confidence : ayant refermé ce petit livre, je l’ai rouvert aussitôt en me disant que je n’avais pas lu la dédicace que m’avait, cette fois, réservée André Figueras.

J’avais oublié qu’un électeur bien plus puissant et bien mieux avisé que les Quarante avait fini par la lui accorder, cette immortalité dont il rêvait dès l’enfance...

Serge de Beketch

(1) Il te faudra, cher lecteur, pour comprendre ce trait lire le livre d’une traite...
Auto-édition, tirage limité, 25 keuros franco à : Figuéras - 14, rue José-Maria de Hérédia - 75 007 Paris.
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