Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 292 du 24 avril 2003 - p. 7
Regards géopolitiques
par Philippe Raggi
Pour les Etats-Unis, l’enfer c’est le reste du monde

« Il faut que la Maison-Blanche veille au respect légitime de la primauté américaine sur l’Eurasie car les objectifs des USA sont généreux. »

Ainsi s’exprime Zbigniew Brzezinski dans son « Grand Echiquier ».

C’est cette logique implacable, selon laquelle défier l’Amérique reviendrait à agir contre « les intérêts fondamentaux de l’humanité », qui a inspiré la guerre contre l’Irak. Elle commandera les suites de cette guerre et, sans doute, pèsera sur les relations internationales dans les mois à venir.

Une vision aussi unilatérale et cynique du monde n’est pas l’apanage du seul Brzezinski (Trilatérale, Bilderberg, CFR).

D’autres ont développé le même concept : George Kennan, penseur du « containment » ; Robert Strausz-Hupé, théoricien de « l’Ingérence » ; Dean Acheson, qui élabora pour Harry Truman la « théorie des dominos » ; et, pour les plus récents, le psychiatre et journaliste Charles Krauthammer, l’éditorialiste Robert Kagan, le banquier politicien Donald H. Rumsfeld, Francis Fukuyama, inventeur de la « fin de l’Histoire », sans oublier Samuel P. Huntington auteur de Le Choc des civilisations (Ed. Odile Jacob).

La thèse d’Huntington est que dans la nouvelle organisation du monde, qui n’est plus idéologique, politique ou économique mais culturelle et civilisationnelle, les Etats-Unis doivent se poser comme « pays phare » de la civilisation occidentale.

Cette thèse, comme d’ailleurs le discours de la Rand Corporation, de la Heritage Foundation, de la Brookings Institution, etc., modélise le monde à l’aune des seuls intérêts américains et de leur tradition puritaine, messianique.

Contrairement aux intellectuels européens, les intellectuels américains sont en symbiose avec l’appareil du pouvoir. Leur pensée « pratique » intéresse les politiques.

La politique étrangère américaine se met en oeuvre à partir de scénarios proposés par les think-tanks (réservoirs d’idées) cités plus haut. Comme le disait le regretté Jean-Paul Mayer, ces « centres de réflexion » (Rand, Brookings, Harvard, etc.) sont les véritables stratèges de la politique américaine et les méconnaître conduirait vers une impasse majeure dans la compréhension de ce grand pays.

Pour l’Amérique, l’ennemi, c’est le Mal. « Un puritain ne fait pas la guerre pour de simples questions d’intérêts qui peuvent et doivent se régler par une discussion loyale. Si cela ne se déroule pas de façon satisfaisante et conduit à des difficultés, c’est parce que l’interlocuteur est méchant et ne joue pas le jeu », note Jean-Paul Mayer dans Dieu de colère. Stratégie et puritanisme aux Etats-Unis.

Pour qui appartient au « reste du monde » (ROW, pour reprendre l’acronyme états-unien), à la « vieille Europe », l’adversaire n’est pas forcément démoniaque et les enjeux ne sont pas toujours métaphysiques.

Pour un Européen, l’histoire, la géographie, les ethnies, les nations, la religion, l’idéologie, la politique et l’économie entrent en ligne de compte selon une hiérarchie fondée sur le génie de la race et l’intérêt national.

Pour résoudre ce fossé conceptuel, les Américains ont produit différentes parades stratégiques. Une d’elles, à l’époque de la guerre froide, a été d’assimiler certains pays à une aire américaine : le « monde libre », le « monde occidental ».

Aujourd’hui, c’est la « lutte contre le terrorisme » qui reste dans la logique du « Qui n’est pas avec nous est contre nous ».

Face à cette conception, le projet européen - quoi que l’on puisse en penser - se constitue, bon an mal an, en une entité politico-économique de plus en plus forte et qui, jour après jour, se pose en s’opposant à l’hyperpuissance mondiale.

De même, en Asie voire en Afrique, certains pays ambitionnent de devenir des pôles économiques locaux et s’écartent ainsi de la vision américaine du monde.

Il n’y a là aucun antiaméricanisme. Simplement une émergence naturelle de nouveaux centres de pouvoirs, de nouvelles puissances. Cette vision « non américaine » ouvre des perspectives de nouveaux rapports entre les nations, et la France comme l’Europe auraient tort de ne pas en tenir compte.

Il en va de la paix mondiale. Et le philosophe politique Eric Werner, auteur de L’Avant-Guerre civile (éd. L’Age d’Homme), a raison de dire que plus il y aura de singularités, plus il y aura d’options politico-stratégiques, moins il y aura possibilité de conflits car plus les antagonismes seront diffus.

Même si c’est justement ce discours de la richesse et de la diversité du monde qui est perçu par les Américains comme « antiaméricain », le seul discours proprement « antiaméricain » est celui de l’entité baptisée « Al-Quaida » qui ne représente aucune puissance étatique. C’est le seul pôle qui ose aujourd’hui affronter directement l’hyper-puissance. En cela, il peut séduire et attirer la sympathie d’une certaine frange de la population mondiale. Mais ne nous y trompons pas : Ben Laden s’intègre si parfaitement dans la vision du monde américaine que l’on peut dire que s’il n’existait pas il aurait été inventé.

Il est en effet vital pour la puissance américaine d’avoir, après la chute du communisme soviétique, un ennemi désigné pour se re-constituer en pôle de rassemblement.

Dans une telle situation, une approche intelligente et ouverte du monde moderne ne consiste donc ni à nier l’autre ni à s’y opposer, mais à être ce que l’on est, sans crainte ni mauvaise conscience ni complexes.

La place des nations non américaines (européennes, africaines, asiatiques) est en dehors du jeu des belligérants du jour (Etats-Unis contre « Islamisme », « Camp du Bien » contre « Axe du Mal »). Leur rôle est de créer les conditions d’un monde réellement pluriel. Non pas dans un « mélange global » mais une diversité acceptée.

Le monde, disait un Européen d’une autre époque, est un arc-en-ciel de nations dont les couleurs doivent rester distinctes. La beauté et l’harmonie résident dans la distinction et la nuance.


Philippe Raggi est membre de l’Académie internationale de géopolitique.
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