Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 292 du 24 avril 2003 - pp. 8 et 9
Les carnets télé du zappeur K. Membert
Ali Bababush et les quarante faucons

Euréka ! dit le zappeur.

Comme il doute de ma connaissance du grec, il précise :

- J’ai trouvé ! Il y avait le système D. C’était celui de la France de pépé. Maintenant nous en sommes au système A. A comme Américain. La mode est aux initiales. Kennedy, c’était JFK. Bush, c’est W. Dabelyou, in English. Le système A tient en une phrase : je casse donc je reconstruis. Sous-entendu : et je profite un max de la reconstruction.

- Ça crève les yeux, dis-je.

- Ça crève tellement les yeux que nous ne l’avons pas vu pendant longtemps. Car le système A ne date pas d’hier. En 1939, la Seconde Guerre mondiale fut la conséquence de la crise économique, mondiale également. Celle-ci avait été provoquée dix ans plus tôt par le krach de Wall Street, l’Octobre noir de 1929. A la suite de spéculations insensées, les Bourses américaines s’effondraient. En chaîne les monnaies chutaient. Les banques sautaient. Les usines fermaient. Dans tous les pays, des dizaines de millions de chômeurs faisaient la queue devant les soupes populaires. Ils ne jouissaient pas d’assurance-chômage. Il y avait donc de moins en moins de consommateurs. Ce qui grippait de plus en plus la machine. La révolution anticapitaliste grondait. Le système A s’imposait. Fallait casser pour que ça reparte. On y a été de bon coeur. L’Allemagne a été particulièrement soignée. Sur les bénéfices que sa reconstruction engendra, elle put assurer une partie importante du financement de l’Etat d’Israël. C’est Nahum Goldmann qui l’affirme. On peut lui faire confiance. Président de l’Organisation sioniste mondiale de 1956 à 1968, président puis président honoraire du Congrès juif mondial, il sait ce dont il parle quand il écrit : « Sans les réparations qui ont commencé à intervenir au cours des dix premières années de l’Etat, Israël n’aurait pas la moitié de son infrastructure actuelle : tous les trains sont allemands, les bateaux sont allemands, ainsi que l’électricité, une grande part de l’industrie, sans parler des pensions individuelles versées aux survivants. Aujourd’hui [1978] Israël reçoit encore des centaines de millions de dollars en monnaie allemande [...] Certaines années les sommes d’argent qu’Israël recevait de l’Allemagne dépassaient les montants des collectes du judaïsme international - les multipliant parfois par deux ou trois(1). »

- C’est très intéressant, mais pourquoi nous raconter cela aujourd’hui ?

- Parce que je trouve une certaine ressemblance entre ce qui s’est passé il y a plus d’un demi-siècle et ce qui vient de se produire en Irak. Les dettes des Etats-Unis et de son allié israélien sont tellement fantasmagoriques qu’ils ont eu besoin de casser pour faire repartir la machine. Grâce à l’ampleur des destructions, au pétrole et aux avoirs irakiens bloqués dans le monde, ils peuvent espérer que l’opération en cours sera aussi juteuse que la précédente.

- C’est sans doute un peu rapide et simplet, mais ce n’est pas un mauvais éclairage.

- Le génie est toujours simple, dit le zappeur.

- Et modeste.

- Et modeste, parfaitement. Ces réflexions ne sont pas sans me gêner. Elles m’obligent à réviser mes analyses psychologiques. Jusqu’à ces dernières semaines je me faisais du président Bush l’image d’un TT et d’un PP.

- Toujours les initiales.

- Parfaitement. TT, c’est Tartuffe Texan, et PP, Puritain Parpaillot. Sous le patronage de la Démocratie planétaire, je le voyais pousser les affaires des trusts militaro-pétroliers, les yeux au ciel et une Bible sous l’aileron.

- Eh bien ?

- Maintenant je le trouve encore plus cynique-ta-mère qu’hypocrite. Ali Bababush, le prince des voleurs de Bagdad, ne se contente pas de prier, il roule des mécaniques. C’est Rambo chez les derviches tourneurs. Attention les yeux. Ça va saigner. Il ne rate pas une occasion de nous faire savoir qu’il y en a dans le blue-djinns.

- Comme aurait écrit Victor, dis-je, tout content de montrer que j’avais perçu l’allusion : « Murs, ville, / Et port, / Asile / De mort, / Mer grise / Où brise / La brise, / Tout dort. »

Seigneur, le zappeur renvoie l’ascenseur.

- Ce que j’aime en vous, c’est la culture. « Ce qui reste quand on a tout oublié », comme disait Edouard Herriot, du temps que les radicaux-socialistes avaient des lettres, même quand le facteur n’était pas passé... Mais vous me faites perdre le fil avec vos digressions.

- Vous rappeliez Hemingway... En avoir ou pas... Et vous disiez que Bush en avait...

- Oui. Du culot. Quand on dispose d’un budget militaire deux cents fois supérieur à celui du pays que l’on a choisi comme ennemi ; quand on possède le plus formidable arsenal nucléaire de la terre et que le prétendu ennemi n’a pas la queue d’une bombinette, il faut être gonflé à l’hélium pour oser l’accuser de posséder des armes de destruction massive !

- C’est comme si Strasbourg reprochait à Dallas de fabriquer de la choucroute.

- Il faut une impudence d’airain pour dénoncer les pillages alors qu’on n’avait rien fait pour les empêcher.

- Sans doute parce que l’on avait fait, que l’on fait et que l’on se prépare à faire dix fois pire.

- Très juste. Les pillards n’étaient que des artisans pilleurs d’épaves. Ils pillaient les ruines. Bush s’approprie le pays, ses richesses, ses ressources, son industrie, son agriculture, son commerce, son travail, son sol et son sous-sol. Les pilleurs dynamitaient les coffres des banques. Bush dynamite le système bancaire irakien. Il remplace les dinars par des dollars d’occupation. La monnaie de singe, c’est bon pour les Bédouins. Le chef des pillards, c’est lui. Le hold-up était préparé depuis longtemps par des spécialistes du casse. Toujours le casse. Il faut mépriser la terre entière et sa foi quand on se présente comme le justicier alors qu’on est le gangster.

- Ses nouveaux conseillers ont dû le galvaniser.

- Possible. A en croire Le Monde - mais le peut-on ?- à l’origine de la carrière politique de Bush on trouvait surtout des « chrétiens fondamentalistes », des « intégristes protestants » venus des Etats du Sud, de la « ceinture biblique » (Bible Belt). Et puis d’autres se sont agglomérés, ayant « un profil intellectuel, souvent new-yorkais, souvent Juifs, ayant commencé "à gauche" [...] La plupart du temps ils professent des idées libérales sur les questions de société et de moeurs. Leur objectif n’est ni d’interdire l’avortement ni d’imposer la prière à l’école. Leur ambition est autre(2). » Paul Wolfowitz en est le personnage le plus représentatif.

- Nous en avons parlé (n° 286). Il était descendu de la Maison-Blanche commenter, pour la télévision française, le discours de M. de Villepin devant les Nations unies. Il écumait. La France osait avoir un avis différent de celui des Etats-Unis. Tout cela se réglerait sur le terrain. Ceux qui n’étaient pas avec l’Amérique étaient contre elle. A bon entendeur, salut.

- Paul Wolfowitz, « Juif, d’une famille d’enseignants, est un brillant produit des universités de la côte Est ». Il fut l’élève d’Alan Bloom, un éminent professeur (juif) des années 60, lui-même disciple de Leo Strauss, « philosophe juif d’origine allemande ». Actuel ministre adjoint de la Défense, Wolfowitz est la vedette des faucons de Washington, conseiller du président Bush, comme Richard Perle, Elliot Abrams, Douglas Feith, etc. Ceux-ci sont décidés à imposer l’impérialisme de la Démocratie américaine au monde entier par tous les moyens. Entre autres par la « guerre ciblée » qui permet de démolir le plus grand nombre d’immeubles, de maisons, de bâtiments, de routes, de ponts, de ports, etc., en préservant un nombre acceptable de consommateurs. C’est Wolfowitz et ses amis qui inventèrent « l’axe du mal » et les « Etats voyous ». « Tous se rejoignent dans un soutien inconditionnel de la politique menée par l’Etat d’Israël, quel que soit le gouvernement en place à Jérusalem. Ce soutien sans faille explique qu’ils se placent sans sourciller derrière Ariel Sharon(3). »

- On s’en doutait, mais tout s’éclaire. Dopé à cette idéologie, il n’est pas surprenant que le pieux Tartuffe Texan soit devenu Billy the Kid, la Terreur du Texas.

- Il en administre la preuve tous les jours. Si la glorieuse guerre du marteau-pilon contre le casse-noisette s’est naturellement terminée par la défaite du second, le calme n’est pas encore revenu sur un des berceaux de la civilisation. Ça flingue toujours, ici et là, sur les abrutis qui se refusent à changer leur chameau borgne pour un aveugle. Saddam n’étant plus là, les chiites relèvent le turban. Ils réclament un Etat islamique. Ça pose problème, comme on dit poser culotte. Bref, c’est le bordel sanglant qui continue. Cela n’empêche pas le big business d’atterrir sur les décombres. Ding dong... Ils font sonner le tiroir-caisse. Il y a un premier butin d’un milliard sept de dollars, en huit contrats à assurer pour la bande à Jojo. Le groupe Bechtel (travaux publics et divers) s’est déjà emplâtré 680 millions de dollars. C’est normal. Le groupe Bechtel comptait parmi les bienfaiteurs du Parti républicain. Les présidentielles, ça coûte cher. En outre, son président, l’honorable George Schultz, siège au Comité de libération de l’Irak. Le dévouement, ça se récompense. Enfin Donald Rumsfeld, le secrétaire d’Etat à la Défense, qui a tant fait pour l’agression, occupa d’importantes fonctions au sein du groupe. Toute peine mérite salaire... La compagnie Halliburton (lutte contre l’incendie des puits de pétrole) ne s’est pas mal goinfrée non plus. Logique. Jusqu’à ce qu’il devienne le vice-président des Etats-Unis, Dick Cheney était le président d’Halliburton. On ne pouvait pas l’oublier. Et ce n’est qu’un début, continuons le combat, sous l’oeil attendri du gouverneur central, le général Jay Gardner, marchand d’armes dans le civil, et ami, mais pas comme cochon, avec le général Sharon. Cher Henry Coston, vous voyez, rien n’a changé depuis votre départ. Les financiers mènent toujours le monde.

Pour le zappeur K. Membert
François Brigneau

(1) Nahum Goldmann, Le Paradoxe juif. Bonnes feuilles parues dans le Nouvel Observateur sous le titre « Nahum Goldmann : Au nom d’Israël ». Cette citation est extraite de celles que Robert Faurisson publie dans ses Ecrits révisionnistes, à la date du 23 mai 1978, tome 1, p. 50.
(2) Alain Frachon et Denis Vernet, « Le stratège et le philosophe », Le Monde, 16 avril 2003.
(3) Id.
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