Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 292 du 24 avril 2003 - p. 13
Gnose toujours...
par Nicolas Bonnal
Le néant des guerres guénoniennes

Si les guerres qui ont opposé les nations européennes au cours des derniers siècles ont été napoléoniennes, on peut dire que les simulacres de guerre qui opposent l’Occident anglo-américain aux pays musulmans depuis une génération sont des guerres guénoniennes.

Après les attentats du 11-Septembre, les experts des services spéciaux ont, dit-on, entrepris de relire (ou de lire) René Guénon, théoricien traditionaliste français mort au Caire en 1951 après avoir tourné le dos à un Occident qu’il jugeait anéanti sur le plan ontologique.

Lu en son temps par Drieu, Gide ou Artaud, Guénon a conduit des milliers d’Européens, français pour la plupart, à se convertir à un islam élitiste mâtiné de soufisme.

Ce mouvement fut essentiellement suscité par son livre Orient et Occident où il annonçait, dès 1924, le conflit entre le monde traditionnel et le monde moderne en quoi il voyait la négation même de la civilisation.

Convaincu que nous traversions un âge de fer (le fameux kali yuga de la tradition hindoue), il appelait de ses voeux une transformation spirituelle de l’Occident par l’avènement d’une élite initiatique et prophétisait de lents conflits préparatoires, liés, affirmait-il, à d’importants mouvements migratoires.

D’une manière paradoxale, Guénon était un optimiste.

Il attribuait à l’islam (il méprisa le bouddhisme et ignora le taoïsme) le pouvoir de ramener vers l’ordre des anciens jours un Occident égaré dans le scientisme, la démocratie et le matérialisme (cette hypothèse fut d’ailleurs, plus tard, illustrée drôlement par un roman de Ghislain de Diesbach : Le Grand Mourzouk).

Guénon désignait plusieurs ennemis : les Britanniques (« Je hais cette race... », disait-il), les Américains matérialistes et protestants, et, bien sûr, les juifs à qui il reprochait deux traits : leur rôle dans l’avènement de la science moderne (Einstein, Marx, Freud) qu’il imputait au « nomadisme déviant » des israélites de l’ère prolétaire ; et le sionisme, en quoi il ne voyait qu’une tentative de « solidification » du nomadisme traditionnel.

C’est cette conception de l’islam comme religion de résistance à l’hégémonie judéo-protestante qui, aujourd’hui encore, séduit tant de nationalistes continentaux, traditionnellement antisémites et anglophobes (« Seul l’Anglais veut le bonheur, disait Nietzsche, et cela suffit à le rendre haïssable »).

L’ennemi commun étant la mondialisation moderne, déjà décrite dans ses grandes lignes par Chateaubriand ou Tocqueville qui l’observent en aristocrates, à la fois scientifiques et fatalistes.

Joseph de Maistre, autre penseur traditionaliste et franc-maçon comme Guénon, était, quant à lui, convaincu que la Fin des temps approchait et, comme Guénon, il exécrait la Révolution et le protestantisme, affirmant même qu’il deviendrait mahométan plutôt que protestant.

A la fin du Règne de la Quantité, Guénon, qui se moquait souvent des prophéties catholiques, se risque cependant à vaticiner. Il annonce la fin de ce monde, qui, pour lui, n’est qu’illusion. (Comme beaucoup de gnostiques depuis Valentin, Guénon ne croyait pas plus à l’existence de la matière qu’à celle d’un monde objectif soumis à l’observation scientifique.)

Et pourtant... Un demi-siècle plus tard l’écroulement de la statue creuse du raïs de Bagdad, la vaporisation du régime des talibans, la néantisation de Ben Laden révèlent que c’est ce totalitarisme post-guénonien qui était une illusion.

Indifférente à ces vaticinations comme aux huées des foules européennes ameutées, dans la meilleure tradition stalinienne, en manifestations « pour la paix », l’Amérique pousse ses chars ou sa propagande bien-pensante avec un pragmatisme têtu (au Pentagone, on lit Sun Zu, pas les soufis...) et que trouve-t-elle devant elle ?

Pas des héritiers du Vieux de la Montage, non. Des hordes de collabos mielleux, de pillards barbaresques ou d’enfants conquis par les couleurs des jouets yankees.

Où est passé Haroun Al Rachid à qui Byzance payait tribut ? Ou est Saladin ? Où sont les savants, les astronomes, les poètes, les musiciens, les conteurs d’autrefois ?

Lorsque Timour Lenk, que nous appelons Tamerlan, prit la ville (en un temps où, en France, Bourguignons et Armagnacs s’entre-égorgeaient), il détruisit, dit-on, l’équivalent de cent palais de l’Alhambra. Que sont aujourd’hui les trésors de la restauration islamique ? Qu’est devenue la Ville Ronde, ses tapis de soie, ses tentures de brocard et sa vaisselle d’or ?

Des palais de béton meublés de faux Louis XVI fabriqués à Milan et de téléviseurs 16/9 branchés sur Arabsat...

Si l’Andalousie n’était pas redevenue espagnole et catholique, elle serait en ruines aujourd’hui.

Le paradoxe est qu’en dénonçant le monde américain, Hollywood, CNN, Disneyland et les « manipulateurs de symboles » chers à Robert Reich, on se retrouve à défendre une illusion. L’Irak était une statue creuse plantée dans le sable des souvenirs imaginaires, un non-Etat sans administration, sans armée, sans économie, sans peuple même, une apparence sur laquelle régnaient des statues sinistres du commandeur des incroyants.

Pour un Islam qui se prétend iconoclaste, c’est un reniement pire que tous les aggiornamenti conciliaires.

Ainsi, la ville des Mille et Une Nuits n’avait-elle pas plus de réalité que les menteries de Shéhérazade. Ainsi le Persan, percé à jour, s’est-il dégonflé comme une baudruche.

On comprend dès lors ce qui attend les Américains : une apparence de lutte contre des simulacres d’ennemis pour un simulacre de téléfilm de guerre. Le métal des bombes et des obus déchire les régimes terroristes comme autant d’étoffes dont sont faits les cauchemars.

Les guerres guénoniennes s’avèrent décevantes. Autant que la lecture des oeuvres du maître soufi...

Grenade, le 10 avril 2003

Sommaire - Haut de page