Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 292 du 24 avril 2003 - p. 15
Bon sens interdit
par Anne Merlin-Chazelas
Déséducation
nationale

La Cour des comptes vient de publier son rapport sur l’éducation nationale.

Ainsi, il y a enfin un organisme officiel pour s’inquiéter des extravagantes dépenses de ce ministère, alors que nul ne peut dire que les résultats suscitent l’admiration : jamais il n’y a eu tant de jeunes gens sortant de l’école sans savoir vraiment lire, jamais il n’y en a eu tant d’inaptes à toute activité productive.

Cette triste situation ne provient pas, à l’évidence, d’une seule cause : on peut incriminer les méthodes d’enseignement, notamment la lecture dite semi-globale (puisqu’il paraît qu’officiellement on ne pratique plus la méthode globale) ou la lecture par hypothèses dont j’ai pu, personnellement, constater les méfaits (l’enfant félicité lorsque, devant lire le mot « bourrique », il lit « âne », ou devant lire le mot « voiture » il lit « auto », sous le prétexte qu’il a bien compris le sens de la phrase, comment lira-t-il plus tard l’énoncé d’un problème, le mode d’emploi d’un appareil ou un questionnaire à remplir ? Sans parler des noms propres et des textes littéraires).

On peut mettre en cause les méthodes de formation des enseignants, devenues plus baroques qu’efficaces depuis la création des IUFM. On peut déplorer le laxisme ou même la lâcheté des enseignants, les uns paralysés par le fameux « Il est interdit d’interdire », les autres terrorisés par les petits fauves, souvent d’importation, qu’ils ont devant eux (et qu’eux-mêmes et leurs collègues ont laissés grandir sans jamais tenter de les civiliser ou du moins de les dompter, si bien qu’il advient que, dès l’âge de la maternelle, les petits fauves deviennent effectivement dangereux). On peut s’inquiéter aussi du fait que, malgré l’augmentation des effectifs enseignants et la diminution du nombre des enseignés, la corporation enseignante ne cesse de se plaindre des classes « surchargées » et d’enjoindre aux parents de se joindre à eux pour réclamer toujours plus.

Y a-t-il vraiment des classes surchargées ? Oui, si l’on admet les critères des syndicats d’enseignants, pour qui l’idéal ne sera atteint que le jour où chaque enseignant n’aura qu’un seul élève, lui-même surveillé par un autre fonctionnaire qui s’assurera que l’enseignant n’est pas maltraité par l’élève. Oui aussi, si l’on tient compte de la nécessité, pour certains élèves en difficulté et pour ceux-là seulement, de classes à petits effectifs que l’Education nationale rechigne à ouvrir en nombre suffisant. Non, sans doute, dans tous les autres cas, malgré les doléances enseignantes.

On nous dit que l’enseignement « de masse » exige d’autres méthodes et un autre encadrement que l’enseignement « élitiste » des époques précédentes : passe pour les lycées et les grandes classes du collège. Mais, que je sache, à ces époques précédentes tous les enfants de moins de quatorze ans étaient scolarisés et, pour cette classe d’âges, l’enseignement était ni plus ni moins « de masse » qu’aujourd’hui.

Or, les gens de ma génération se souviennent fort bien qu’il n’était pas question alors de classes de vingt ou vingt-cinq élèves. Dans les écoles rurales, quarante, cinquante enfants, parfois plus, de plusieurs niveaux de surcroît, cohabitaient dans la même classe. C’est ce que j’ai connu dans le petit village de Seine-et-Oise où j’habitais lorsque j’avais sept ans. Or, quand je rencontre mes anciens condisciples, je constate que leur instruction et leur culture sont beaucoup plus solides que celles des jeunes gens qui sortent aujourd’hui du lycée (ma boulangère, venant de licencier, pour cause de trop nombreuses fautes d’orthographe dans les étiquettes, sa vendeuse, pourtant bachelière, se demandait à haute voix s’il lui faudrait désormais engager des titulaires d’un « bac+2 »).

Des études ont été menées dans divers pays : toutes ont démontré que non seulement la diminution du nombre des élèves n’améliorait pas leurs résultats scolaires, mais que, dans un certain nombre de cas, ceux-ci se dégradaient.

Exception faite des enfants en difficulté temporaire et de certains « surdoués » à qui l’enseignant peut consacrer beaucoup d’attention personnelle dans une classe à effectif extrêmement réduit, passer de trente à vingt-cinq élèves, ou de vingt-cinq à vingt, n’apporte en général aucune amélioration.

Mais le nombre excessif des « enseignants » n’est pas dû seulement à la perpétuelle surenchère tendant à faire baisser le nombre d’élèves par classe. Il est dû aussi au fait que beaucoup d’ « enseignants » n’ont jamais vu et ne verront jamais un élève ou n’en ont vus que pendant une partie de leur carrière : permanents syndicaux, enseignants mis à disposition d’associations n’ayant parfois qu’un rapport très mince (voire pas de rapport du tout) avec l’enseignement et l’éducation, travaillant au cabinet de ministres ou même de personnalités étrangères, ils émargent au budget de l’Education comme enseignants, sans enseigner.

L’énormité du budget de l’Education nationale est due aussi à ce que, pour répondre aux revendications syndicales, le gouvernement débloque des crédits à tort ou à travers pour des matériels mal étudiés ou qui ne seront jamais utilisés (ainsi le plan « Informatique pour tous ») et aussi à cause de la règle de l’annualité des crédits qui s’impose dans ce secteur comme dans tout le reste de la fonction publique et oblige à dépenser sans discernement dans les derniers jours de l’année les crédits non utilisés, sous peine, non seulement de ne pas pouvoir les utiliser l’année suivante, mais encore de voir réduire d’autant les allocations à venir.

Tous ces éléments se conjuguent pour faire de l’Education nationale une énorme machine ingouvernable qui se détraque de plus en plus vite, à l’image de l’Union soviétique dont elle reproduit méthodes et habitudes.

Il est difficile de savoir ce qui est le pire, dans cette situation : des innombrables garçons et filles qui sortent sans formation, instruction ni éducation après dix ans minimum (durée de la scolarité obligatoire) mais plus souvent, du fait de la scolarisation en maternelle dès deux ou trois ans, de l’entrée au lycée de plus en plus générale... et des redoublements, après quinze à dix-huit ans de scolarité. Ou des hordes, souvent étrangères de langue et de civilisation, qui envahissent les établissements scolaires sans que les enseignants osent ou sachent les défendre.

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