Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 292 du 24 avril 2003 - p. 17
Le journal des dames
par Marie-Claude Monchaux

Si vous n’y êtes pas obligé pour une question de vie ou de mort, n’allez pas à l’hôpital... les malades nosocomiales y pullulent. J’ai failli y laisser ma peau.

C’est depuis ce temps-là que je vis dans ma "boite à chaussures" : une petite chambre encombrée de livres et de poupées. Mais je vous raconte :

En 1999, j’avais au genou droit une douleur intolérable. Les antalgiques habituels n’en avaient pas raison - un chirurgien spécialiste des problèmes, consulté, m’en conseilla une. Je vis s’ouvrir le ciel.

Pas pour longtemps.

Lorsqu’il ôta le pansement pour la première fois après l’opération, le chirurgien s’exclama :

- Oh la la !

- Quoi ? dis-je inquiète.

- Des staphs.

- C’est quoi ?

- Des staphylocoques, dit-il amèrement.

- Et qu’est-ce qu’on fait ?

- On ôte la prothèse, on gratte tout et on attend.

On attendit six mois. Six mois d’hôpital, les premiers avant de recommencer le scénario. C’est-à-dire : remettre une prothèse et l’enlever deux mois plus tard pour cause de septicémie - la deuxième.

Puis, il y eut l’horreur : le risque d’amputation, la pose d’une arthrodèse, je ne vous raconte pas. C’est trop triste et trop douloureux.

Deux ans après une première opération, j’en avais eu sept, et je sortis de l’hôpital avec une jambe plus courte que l’autre de 10 centimètres, puisqu’on m’avait soudé le tibia au fémur (voir dictionnaire à la planche "squelette humain") et deux béquilles, qui ne m’ont pas quittées depuis. Voilà pourquoi je ne sors guère de ma "boîte à chaussures". Je préfère lire, dessiner, faire des collages, ou dormir car je suis sujette à de grandes fatigues.

Pendant que j’écris cela, j’apprend que Jean-Luc Lagardère est mort à l’hôpital d’une maladie nosocomiale, suite à une pose de prothèse de la hanche.

- Tu as eu de la chance, me dit-on aussi.

Evidemment.

Je ne peux pas porter un verre ou une assiette (tout juste une liasse de papiers). Les cannes anglaises ne sont pas faites pour ça - j’ai besoin d’une assistance et ne parlons pas argent.

Et mon autre genou me fait abominablement souffrir.

Je mendie de la morphine aux médecins. Cette nuit, l’un d’eux - le médecin de garde en me refusant toute assistance, m’a dit :

- Vous voulez toujours avoir un médecin près de vous.

C’est tout le contraire, mais il ne l’a pas compris et je le soupçonne d’une absence de muscle cardiaque.

Depuis la mort de mon mari, parfois, sous le coup de toutes les douleurs, je me réfugie en foetus dans mon lit... L’urgence d’un article pour Le Libre Journal m’en extrait.

Vous comprenez pourquoi je ne recommande pas l’hôpital pour une prothèse, c’est mon expérience. Il y en a d’autres.

***

Parlons d’autre chose.

Un merveilleux, un magnifique petit livre vient de paraître chez Casterman : "Les deux royaumes de Nilandar" par François Place. Colombe me l’a chipé et Paul l’a chipé à Colombe. Cet album fait partie d’une série dont j’ai déjà parlé ici. "Le pays de la rivière rouge" sort en même temps. Il ne faut pas s’en passer. Un enfant y trouvera le rêve et l’aventure, et surtout la beauté. Deux autres albums sont déjà parus dans la série "l’Atlas de la géographie d’orhac". A suivre, donc. 9 feuros pièce.

Colombe me dit :

- Les livres t’aident à vivre ?

Oui. Ils m’aident. Ils m’empêchent de m’enfermer dans la déprime, toujours aux aguets, celle-là. Malgré tout j’ai parfois besoin de morphine. On n’échappe pas à la douleur avec un livre. La douleur physique est terrible et je suis toujours surprise d’apercevoir des affiches du type : « On ne doit plus souffrir - non à la douleur » - demandez-moi mon avis. Demandez celui de mon amie Solange à qui l’on va poser un anus artificiel après un passé cancéreux de trente ans.

Vous la ferez bien rire - car malgré tous ses malheurs, elle a gardé un sens de l’humour qui fait d’elle une grande dame.

Mais j’avais dit qu’on ne parlerait plus douleur et qu’on parlerait livres, c’est raté. Pardon. Dans son fauteuil, l’oncle Antoine qui regarde "Les deux royaumes de Nilandar" s’émerveille : « Si seulement tous les livres d’enfants étaient aussi beaux que celui-ci ! ».

Oui, si seulement...


Ndlr : est-ce le témoignage d’une vieille dame douillette ? Mais le jeune comédien athlétique Guillaume Depardieu vient de faire la même confession, mot pour mot, à la télévision. Il a décidé de se faire amputer la jambe atteinte d’une de ces infections nosocomiales (contractées à l’hôpital) qui tuent plus, en France, que les accidents de la route !
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