Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 292 du 24 avril 2003 - pp. 20 et 21
C’est à lire
Quatre points de vue sur la guerre en Irak

En prise directe avec l’événement, Les Amants de l’Apocalypse, pour comprendre le 11-Septembre, de Bruno Etienne, se révèle intéressant à plus d’un titre, même si nous ne pouvons pas suivre l’auteur sur son postulat de départ.

Aux yeux de Bruno Etienne, le 11 septembre 2001 représente l’Apocalypse. Son ouvrage participe alors d’un détournement de l’Apocalypse comme les fedayins (al-fidâ’is) détournent les avions. Si le 11-Septembre a tout d’un signe pré-apocalyptique, il ne représente pas pour autant l’Apocalypse elle-même.

Il est d’ailleurs paradoxal d’interpréter l’événement en référence à l’Evangile de Jean pour conclure que « si, en effet, le royaume du Christ n’est pas de ce monde, son nom ne peut être invoqué pour appeler à la destruction par le glaive des royaumes terrestres afin d’édifier la Jérusalem céleste sur les ruines de Babylone ».

Bruno Etienne explique qu’avant de parler d’un phénomène « il faut commencer par mettre un peu d’ordre dans la taxinomie, les définitions, les dates et les lieux ». La taxinomie (science des lois de la classification), nécessaire à toute entreprise intellectuelle visant à comprendre le réel, oblige Etienne à rappeler qu’intégrisme et fondamentalisme sont des mots inappropriés pour parler des islamistes puisqu’ils appartiennent pour le premier « à la sphère historique et à la symbolique du seul catholicisme » et, pour le deuxième, « à la tradition protestante américaine ». Il souligne par ailleurs que l’interprétation du Coran est plurielle. Au lieu de diaboliser l’islam, une herméneutique (étude de l’exégèse des textes sacrés) de cette religion serait plus adéquate pour savoir de quoi l’on parle. De même, Etienne insiste sur une autre erreur lexicale véhiculée par la sous-culture journalistique : ceux qui se sont sacrifiés (et non suicidés) contre les deux tours jumelles sont des fedayins et non des kamikazes, terme qui « renvoie à la fausse référence de Pearl Harbour : le sacrifice pour l’Empereur est lié au shintoïsme nationalisé par l’ère Meïji et pas à l’eschatologie ». Bruno Etienne parle d’ethnopsychiatrie pour expliquer « leur thanatocratie, leur désir de mourir en martyr pour sauver le monde en le détruisant ».

Selon Bruno Etienne, « l’islamisme se présente comme l’utilisation politique de l’Islam par les acteurs d’une protestation antimoderne perçue comme portant atteinte à l’identité ». Cette lutte de l’islamisme radical s’effectue donc contre la modernité globalitaire ou « westernization » qui conduit le shérif Bush à sommer Saddam de quitter son propre territoire sous peine de le voir vitrifié par ses « libérateurs » !

Malgré son interprétation abusive du 11-Septembre et son syncrétisme élémentaire devant la question religieuse, le livre de Bruno Etienne mérite l’attention.

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Marc Augé publie, de son côté, son Journal de guerre qui commence au lendemain du 11-Septembre et se termine le 22 décembre 2001. Athée et humanitariste prudent, Marc Augé revient sur son thème de prédilection auquel il a même consacré un livre voici une dizaine d’années : les Non-Lieux. Les tours du World Trade Center et le Pentagone figurent à ses yeux le Non-Lieu par excellence. L’anonymat des utilisateurs qui se croisaient d’un étage à l’autre sans se voir ni se connaître, la masse des messages émis et reçus sans que l’expéditeur soit connu du récepteur, les « foules affolées qui se sont pliées vaille que vaille aux contraintes de l’évacuation par les escaliers », tout cela appartient aux Non-Lieux, installations inhumaines, uniformisées, déshumanisantes nécessaires au stress du quotidien, évoqués par Marc Augé dans cette « anthropologie de la surmodernité ».

Seulement, comme le souligne lui-même Marc Augé, « si l’attentat relocalise tout cela (...) introduisant en force l’histoire dans des espaces dont l’idéologie voulait qu’elle fût terminée, elle en fait aussi des lieux où une identité collective se recrée, où un patrimoine s’affirme, un lieu de culte et de commémoration qui va dorénavant symboliser une autre Amérique. Tragiquement (l’histoire est tragique), le non-lieu est devenu lieu ». Cette démonstration prouve que les Etats-Unis ne peuvent réellement s’affirmer que par négation. Ils n’existent dans leur non-existence que par l’existence des autres avec qui ils entrent en guerre, seul moyen pour eux d’obtenir la paix. Augé observe néanmoins que « le système se retourne contre lui-même » dans la mesure où ce sont les Américains qui ont fabriqué des avions qui ont explosé aux USA, lesquels, selon la thèse officielle, ont armé ceux qui les ont frappés. L’auteur termine son Journal en nous avertissant que nous ne sommes qu’au début d’une « guerre de Cent Ans » où la globalisation marchande occidentale et les Etats-Unis d’un côté et la religion et les peuples opprimés de l’autre décideront de l’avenir. A moins que ne se dessine une troisième voie où la France et l’Europe, retrouvant leur vitalité, assument leur héritage et leur devenir face aux assauts de la mondialisation américanocentrée.

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Autre anticonformiste radical, Jacques Borde signe Pourquoi l’Amérique ?

Spécialiste de géopolitique, Borde avance que la cause principale des attentats et de leur stupéfiante popularité réside dans l’entreprise d’expansion et d’extermination dont les Etats-Unis se seraient rendus coupables : des Amérindiens d’hier aux Afghans d’aujourd’hui, en passant par les Irakiens, les Serbes et tant d’autres, les USA s’estiment exonérés de toute responsabilité génocidaire puisqu’ils jugent ces populations comme sous-humaines et ceux qui les défendent comme des terroristes.

Un ouvrage qui anticipe sur la réalité de la deuxième agression américaine face à l’Irak !

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Dans une optique un peu différente, Jacques Marlaud dresse, dans Comprendre le bombardement de New York, un réquisitoire contre l’impérialisme américain et la pensée politiquement correcte. La suite du raisonnement qui voit dans le christianisme la racine des totalitarismes modernes est moins bien inspirée.

L’antichristianisme de Marlaud l’égare : Ce n’est pas le christianisme qui a engendré la sécularisation et l’inversion du monde, c’est la modernité en transformant la religion du Bien vertical par le culte d’un Bien horizontal dont le protestantisme calviniste demeure le produit funeste. Quand la sécularisation du christianisme s’est produite, sous l’impulsion de la réforme protestante, le Mal moderne est né.

En ce début de IIIe millénaire, après le 11-Septembre, la chute de la statue de Saddam pourrait avoir des conséquences analogues à celle du Mur de Berlin.

Lorsque les représentants autoproclamés de la démocratie dite populaire hier, prétendue libérale aujourd’hui, se conduisent comme une « Nouvelle Classe » (Christopher Lasch) totalement coupée de l’aspiration des peuples, ils se condamnent, à terme, à succomber sous le poids de leur démesure guerrière !

Arnaud Guyot-Jeannin

Les Amants de l’Apocalypse, pour comprendre le 11-Septembre, par Bruno Etienne, Editions de l’Aube, 69 p., 7,50 teuros.
Journal de guerre, par Marc Augé, Galilée, 83 p., 15 zeuros.
Pourquoi l’Amérique ? par Jacques Borde, Dualpha (Centre MBE 302, 69 bd Saint-Marcel, 75013 Paris), 239 p., 22 zeuros.
Comprendre le bombardement de New York. Contre-Enquête, par Jacques Marlaud, Editions du Cosmogone (6 rue Salomon Reinach, 69007 Lyon), 132 p., 9 feuros.
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