Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 293 du 15 mai 2003 - p. 2
A propos de chiens de paille...
III
Irak : leçons de guerre franco-française

Paul Turbier, semble me prendre au mot dans le courrier des lecteurs du numéro 292 et me dire : Puisque le débat est possible, puisqu’on peut discuter des positions relatives des uns et des autres dans cette affaire irakienne sans se traiter mutuellement de vendu et d’acheté, discutons.

Sur l’islam et le fait que l’idéologie baasiste n’a jamais été qu’un badigeon laïc et socialisant assez maladroit sur celui-ci, nous tombons d’accord.

En revanche nous ne sommes pas d’accord à propos des Etats-Unis vis-à-vis de la France, question qui conduit Paul Turbier à prendre une position que l’on pourrait résumer par la célèbre formule "Français d’abord". Ce en quoi je suis bien d’accord avec lui.

"Français d’abord". Et après ce "d’abord" ? Car si l’on dit "Français d’abord" il me semble que c’est par rapport à un "après", à une position seconde que l’on laisse indéterminée au profit du caractère français mis avec raison à la première place. C’est sur cet "après" que nous divergeons quelque peu.

Evoquant les Etats-Unis, Paul en cite volontiers les côtés les moins avenants pour nous expliquer qu’il ne s’en sent pas particulièrement proche. Je pourrais lui rappeler, pour faire bonne mesure, que les pères de la Constitution américaine étaient pétris de latin et de grec. Je pourrais lui rappeler cet ami commun, venu de Californie, qui nous expliqua au cours d’un dîner que du point de vue de beaucoup d’Américains les Etats-Unis s’européanisent. La musique afro-américaine ? Vais-je avouer que la seule musique qui me fasse venir les larmes aux yeux sont ces derniers enregistrements de Billie Holiday : déjà en février 1958, dans Lady in Satin, elle peine dans les somptueux arrangements de Ray Hellis. Dans les derniers enregistrements, en 1959, cela devient terrible : sa diction est épouvantable, elle attaque en retard ; un critique aura cette formule à propos des derniers vinyls pressés : la mort est là, dans les sillons. Et pourtant cela reste Billie, cette voix qui, bien qu’elle ne soit plus la voix étonnante des années trente, renverse encore tout sur son passage, à côté de laquelle le reste entre dans le néant. Dois-je donc oublier cela pour ne considérer que la sous-musique américaine que déversent les radios françaises ? Allant récemment sur le site Internet de la Nixon Foundation, je remarquais une page qui présentait la plupart des revues d’histoire américaines. Sans doute ne sont-elles pas toutes indépendantes des puissances politiques ou d’affaires. Mais quelle richesse quand on les compare aux productions universitaires françaises idéologiquement normalisées, toutes sous la coupe de l’Etat et de l’idéologie de quelques syndicats et d’une ou deux coteries !

J’espère donc qu’on voudra bien m’accorder, du point de vue culturel, au moins une sorte de match nul entre les deux rives de l’Atlantique. D’autant que la France aussi, hélas, a ses décérébrés du cru.

Politiquement maintenant, faut-il croire que la France ait des leçons à donner ? D’abord, bien que tous les opposants à la guerre en Irak ne s’y soient pas laissés aller, il faut considérer le tombereau d’insultes déversé sur George Bush ces dernières semaines. Comment ne pas évoquer l’attitude de la presse de gauche entre 1980 et 1984 décrivant Ronald Reagan comme un idiot fini ? Les leçons de l’histoire devraient inciter à la prudence...

L’attitude des pacifistes bêlants, dont on pourrait résumer les arguments par « la guerre c’est mal », est elle aussi confondante. Dans un récent ouvrage, M. Kagan a bien dit comment l’Europe a tendance à considérer que la paix des cinquante dernières années est une situation normale. Sans doute M. Kagan a-t-il des raisons de nous expliquer que l’Europe se trompe sur ce point. Il se peut même que ses raisons de le faire ne soient pas tout à fait pures. Pour autant peut-on rejeter son objection et se mettre à considérer avec une candeur désarmante - j’entends désarmante pour nous-mêmes - que la paix est l’état normal de l’humanité ?

Et puis, surtout, la France a-t-elle tant de leçons que cela à donner ? Peut-elle faire valoir tant de résultats probants, en Afrique par exemple, qu’elle se croie autorisée à aller donner des leçons au Proche-Orient ?

On le voit, la question dépasse la simple adhésion à la politique de Jacques Chirac, dont je conçois très bien qu’on peut en rencontrer les idées sans devenir pour autant un chiraquien.

Selon la manière dont on considère les Etats-Unis ou l’attitude de la France on arrive donc à des résultats opposés. L’un sera plus sensible à tel aspect des choses, l’autre à tel autre. Si bien que notre famille de pensée se trouve divisée entre pro-Américains, indifférentistes qui se refusent à choisir « entre le dollar et l’islam », et même pro-musulmans, dans la lignée de certaines visions traditionalistes, comme le rappelait Nicolas Bonnal la décade dernière. Et chacun de considérer que ses arguments sont les meilleurs et doivent l’emporter. Ce qui ne serait pas bien grave si certains ne se mettaient ensuite à appeler à la rescousse de leurs arguments des positions morales qui les transforment en autant de microscopiques absolus qui prétendent « excommunier » ceux qui ne les accepteraient pas pour tels.

Il me semble qu’une telle situation a été assez justement analysée par celui qui est sans doute le plus grand philosophe français du XXe siècle et l’un des plus injustement méconnus, Jean Nabert. Sa réflexion part de la notion d’injustifiable. Il y a, dit-il dans une analyse d’une richesse étonnante qu’il n’est pas question de reproduire entièrement ici(1), des situations comme la guerre où nous tenterions vainement d’opposer le valable et le non-valable, où nos normes morales opèrent en quelque sorte à vide, entraînant une confusion que chacun ordonne comme il le peut selon le côté par lequel il voit ou prend les choses. Sans doute dans un monde en changement rapide, où les normes morales apparaissent moins assurées et où la France approche de plus en plus de la croisée des chemins dans de nombreux domaines, serons-nous souvent confrontés à de telles situations où l’esprit humain doit cesser de croire qu’il peut répondre de tout, tout ordonner, et convaincre en raison que c’est lui qui a raison au point d’imposer cette raison aux autres. Si cette affaire irakienne pouvait amener les Français encore attachés à la France à se retourner vers cette évidence oubliée, ils économiseraient sans doute des divisions à venir et des luttes intestines inutiles et paralysantes.

Nicolas Masvaleix

(1) Jean Nabert, Essai sur le mal, Editions du Cerf, Paris, 1997, ISBN 2-204-05658-8.
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